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6 mai 2014
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin

Mémétique et réseaux sociaux

Le chef de Boko Aram "J'ai enlevé vos filles"
Le chef de Boko Aram "J'ai enlevé vos filles"

La Société francophone de mémétique compte organiser à Cerisy en 2016 (date à confirmer) un séminaire pour faire le point des développements actuels de cette méthodologie scientifique. Sans attendre, nous pouvons ici réfléchir à un thème apparemment incontournable : les conséquences à tirer par la mémétique de l'explosion mondiale des réseaux dits "sociaux".

Rappel du concept de réseau social

L'on nomme généralement réseaux sociaux les espaces de communication et de discussion offerts à tous depuis quelques années par les "géants" de l'Internet, Google, Facebook, Youtube, etc. Ces entreprises se sont dotées de centres informatiques et de systèmes de communication d'une puissance considérable leur permettant de recueillir, analyser et rediffuser éventuellement tout ce qui se publie sur le web, écrits, images et même sons. Abondamment utilisés par les entreprises afin de faire connaître les produits et services qu'elles s'efforcent de vendre, les réseaux sociaux n'ont pas manqué d'attirer aussi les institutions et structures politiques souhaitant étendre leur influence parmi les populations.

Mais le point important, qui leur donne leur nom, est que les individus, dès lors qu'ils sont dotés d'un ordinateur ou même d'un simple téléphone portable perfectionné (smartophone) peuvent eux aussi y poster des messages, ceci sans autre dépense que celle découlant de leur abonnement aux services des opérateurs de télécommunications. Ces messages, ou contenus, peuvent prendre différentes formes. Ils peuvent être exprimés par des auteurs se comportant souvent en véritables journalistes : il s'agit des blogs écrits par des personnes ne trouvant pas dans les médias traditionnels un accueil suffisamment ouvert. Les blogs sont dorénavant des millions, dans chacun des pays disposant d'une liberté d'expression suffisante. Au niveau mondial, ils ne sont pas dénombrés. Certains experts estiment qu'il s'en crée 3 millions par jour. Liés à la presse officielle, il faut de plus en plus par ailleurs tenir compte des centaines de réactions de lecteurs qui peuvent être envoyées aux journaux pour chacun des articles publiés. Inutile d'indiquer que ces différents textes s'influencent souvent les uns les autres, permettant ainsi aux mèmes de naître et de se propager.

Mais le coeur des réseaux sociaux se trouve ailleurs.
Il se trouve dans les centaines de millions de messages que s'échangent chaque jour les individus. Il s'agit d'abord des échanges téléphoniques, dont le caractère protégé est de plus en plus illusoire. Mais il s'agit aussi des messages prenant le support des messageries accessibles dorénavant, pour des dépenses infimes, à partir de tous les outils connectés, ordinateurs, tablettes et bientôt "objets intelligents" pouvant communiquer entre eux sans nécessairement l'accord de leurs utilisateurs.

Les géants de l'Internet évoqués ci-dessus encouragent leurs publics à utiliser ces réseaux à titre inter-personnel. On constate en effet que les particuliers n'hésitent pas à publier des profils très complets de leurs activités et d'eux-mêmes. Ces données fournissent une mine de renseignements pouvant présenter un grand intérêt commercial. Ils sont revendus ensuite à des entreprises visant à mieux cibler leurs efforts de publicité. Les "traces" que les particuliers laissent ainsi sur le web, volontairement ou involontairement, sont si nombreuses qu'elles ont reçu le nom de Big data ou données en masse. Elles représentent une telle valeur commerciale que les services de marketing des entreprises n'hésitent pas à verser aux géants du Web des sommes suffisamment importantes pour permettre à ces derniers de s'équiper en centres de calcul et en logiciels d'interprétation dont les potentialités de type "intelligent" ne cessent de se développer - et que leur envieraient bien des laboratoires de recherche scientifique.

Différents semeurs d'alerte, tel Edward Snowden récemment, ont révélé que les services de renseignement et d'espionnage des Etats s'appuient par ailleurs systématiquement aujourd'hui sur l'exploitation de ces données. Les plus puissants de ces services sont américains, notamment la NSA et la CIA. Comme les géants du web sont également américains, il s'est établi une complicité très forte entre eux. Les particuliers, hommes, femmes et même enfants, qui n'hésitent pas aujourd'hui à utiliser en toutes circonstances les réseaux sociaux, contribuent donc sans toujours s'en rendre compte à l'efficacité des services d'espionnage et des agences commerciales.

Bien évidemment, dans d'autres zones géographiques et d'autres aires linguistiques, des réseaux sociaux sont apparus. Ils contribuent à la bataille pour le soft power que se livrent dorénavant les grandes puissances. Pour ce qui intéresse l'Europe, il s'agit en priorité du monde arabe, de la Russie et de la Chine. On notera cependant que, puisque l'anglais est bien plus pratiqué que l'arabe, le russe et le chinois, les internautes anglophones, d'où qu'ils proviennent, disposent d'un espace de communication quasiment mondial, ce qui n'est pas le cas des autres.

La liberté (relative) d'expression régnant sur le web a dès les origines été combattue par les Etats autoritaires, ou par des religions qui ne le sont pas moins. Mais jusqu'à présent, ces Etats ou religions n'ont jamais réussi à éliminer les propos qui ne leur conviennent pas. Tout au plus, les auteurs sont-ils contraints à une certaine autocensure, ne fut-ce que pour des raisons de sécurité personnelle.

Mèmes et réseaux sociaux

Les mèmes sont présentés par la mémétique comme des entités spécifiques, principalement informationnelles, proliférant sur les espaces de communication dont se sont toujours dotées les sociétés, animales et humaines. Ils sont donc très liés aux langages, langages parlés ou prenant la forme de gestes et mimiques, reliant entre eux les membres d'un même groupe social. Les capacités de création des cerveaux dans le domaine de la communication symbolique sont une condition indispensable à l'apparition des mèmes. Là où il n'y a pas de cerveaux, comme en ce qui concerne les réseaux de bactéries, il n'existe pas de mèmes au sens propre du terme, mais seulement des échanges de messages protéiniques.

Les mèmes se distinguent des simples communications langagières, correspondant par exemple aux instructions données par un chef à des exécutants, du fait qu'ils échappent très vite aux conditions qui ont permis leur apparition. Ils se répandent, comme des virus le font entre des cellules jusqu'alors non contaminées. Ce faisant, comme des virus d'ailleurs, mais à plus grande échelle, vu leur diversité et celle des réseaux qu'ils utilisent, ils évoluent sur le mode darwinien, entrant en concurrence ou en symbiose, mutant sans cesse et exploitant par conséquent toutes les créneaux du milieu qui leur sont favorables. C'est cette caractéristique qu'avait, dès les origines de la mémétique, mise en évidence le biologiste et éthologiste britannique Richard Dawkins, inventeur du concept.

Le mème est un mutant

Le propre du mème, qui permet de le comparer à un organisme vivant, n'est pas seulement de se reproduire ou de se grouper en ensembles de plus en plus importants, tels les "rumeurs" souvent étudiées par les sociologues. Il est aussi de muter. Ces mutations se produisent bien plus facilement que les mutations biologiques au sein des génomes. Elles peuvent donc envahir très rapidement les "niches" disponibles. De plus, elles ne nécessitent pas une intervention dite volontaire ou consciente de celui qui propage le mème. D'une façon identique, le virus ou le microbe peut muter indépendamment d'une intervention volontaire de son porteur. Cette propriété confirme le diagnostic selon lequel les mèmes peuvent générer des propos ou comportements éventuellement nuisibles socialement, en dehors de tout effort de rationalisation collective.

En quoi les réseaux sociaux, tels que présentés plus haut, interviennent-ils pour modifier les conditions de production et de diffusion des mèmes ?
Jusqu'à ces dernières années, les mèmes s'étaient échangés et développés en utilisant les multiples réseaux d'échange existant au sein des sociétés traditionnelles. Ces réseaux sont certes nombreux, mais leur débit et leurs capacités d'interconnexion sont limités. L'apparition de la radio et de la télévision au XXe siècle, en pénétrant très largement les cerveaux et les mentalités des auditeurs-spectateurs, a élargi ce que l'on peut appeler les écosystèmes des mèmes. Mais les processus de diffusion, faisant largement appel à des comportements humains relativement bien étudiés et contrôlables, n'avaient pas été fondamentalement modifiés. Ils reposaient encore largement sur ce que l'on peut appeler le bouche-à-oreille ou, dans le cas des discours d'Adolf Hitler, sur une sorte d'empathie fréquente chez les foules. Au niveau des circuits neuronaux impliqués dans l'imitation, que l'on range généralement dans la catégorie des neurones-miroirs, les processus n'étaient pas très différents

Des systèmes autonomes

On peut au contraire penser que l'expansion de ce que nous avons désigné comme les Big data offre aux mèmes des opportunités de mutation bien supérieures.
Des études actuellement menées à propos de l'apparition au sein des réseaux numériques d'ensembles informationnels pouvant se comporter en véritables cerveaux autonomes mobilisent depuis quelques temps l'attention des chercheurs en intelligence et conscience artificielle. On lira par exemple les livres d'Alain Cardon:
Modélisation constructiviste pour l'autonomie des systèmes", 24 mai 2012 et "Vers le système de contrôle total", 20 octobre 2011.
Certains prédisent l'apparition prochaine de véritables cerveaux globaux numériques, pouvant prendre en mains l'évolution de la Terre. Ces travaux donnent une ampleur jamais atteinte jusqu'ici à l'impression depuis longtemps ressentie par le bon sens populaire, selon laquelle des "bruits" naissent sans que l'on puisse identifier leur provenance, sans aussi qu'il soit possible de les combattre s'ils sont nuisibles.

Toutes les croyances nées au sein des réseaux sociaux ne sont pas nécessairement dangereuses. Certaines pourraient même être bénéfiques au regard de certains objectifs que se fixent collectivement les sociétés. Il en est ainsi des informations, dont on ne peut identifier la provenance exacte, qui dénoncent au regard des précautions devant être adoptées face au changement climatique, le caractère accélérateur de tel ou tel comportement, alors qu'une étude un peu scientifique montre que ces comportements n'ont pas d'influence sensible sur les évolutions climatologiques. Les mèmes qui incitent à proscrire ces comportements peuvent entraîner, par contagion mémétique, le refus d'autres comportements qui, eux, sont dangereux.

l a souvent cependant été constaté que les réseaux sociaux, ou plus exactement les mèmes qui y prolifèrent, peuvent provoquer des comportements de masse non seulement irrationnels mais violents [Nous avions abordé la question dans un article précédent publié le 1er février 2014 : "Les réseaux dits sociaux génèrent-ils le simplisme et la violence ?"].

Beaucoup de lecteurs nous avaient reproché une approche élitiste de la communication, selon laquelle les canaux d'expression sur Internet devraient être réservés aux classes dominantes ou aux intellectuels. Ils nous avaient évidemment mal compris. Aujourd'hui, nous n'aurions pas grand chose à ajouter ou retirer à cet article, sauf à rappeler qu'en mémétique, comme en virologie ou en bactériologie, il faut évidemment tenir compte du terrain. Un mème n'est créé et ne mute que s'il rencontre des terrains favorables, que ces terrains soient des personnes individuelles ou des groupes sociaux.

Les mèmes violents, comme ceux diffusés quotidiennement sur Internet par les sectes islamiques, telles que Boko Haram au Nigéria, n'atteignent évidemment pas tous les musulmans mais seulement les quelques extrémistes engagés dans des "guerres saintes". A l'inverse, on pourrait observer que les mèmes correspondants trouvent un terrain favorable chez la grande majorité des citoyens déjà effrayés par le développement de violences islamiques. Ce sont les cerveaux de ceux-ci, et les médias utilisés par eux, qui leur donnent la plus grande répercussion – ceci avec des conséquences dont personne aujourd'hui ne peut prévoir les suites.

Pour en savoir plus
Voir notre recension du livre de Pascal Jouxtel, fondateur de la Société Francophone de mémétique :
"Comment les systèmes pondent"


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