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1er février 2014
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin

Les réseaux dits "sociaux" génèrent-ils le simplisme et la violence ?




Aujourd'hui on voit se multiplier en France les manifestations de rue demandant quasiment la démission du Président de la République, au prétexte que la politique suivie par le gouvernement appellerait au rejet des identités religieuses, chrétiennes et musulmanes. Elle violerait ainsi des traditions prétendument bien établies en France, notamment le refus de l'avortement, la séparation des sexes (avec prédominance de l'homme) et la réservation du mariage aux personnes hétérosexuelles.

Ces critiques, même si les démocrates d'inspiration libérale ne les estiment pas fondées et ne voudraient même pas en parler, rencontrent quand même – crise économique aidant – un certain succès. Mais, au lieu d'être discutées calmement, sinon scientifiquement, y compris sur Internet, elles se traduisent par des mots d'ordre appelant à la révolte et au rejet des institutions. Chacun constate que ces mots d'ordre prospèrent par le biais des réseaux dits "sociaux", produits visible de la numérisation poussée qui aractérise nos sociétés.

La communication et le travail en commun permis par Internet sont des acquis auxquels nul ne devrait renoncer, au regard de ce qu'il faut bien nommer l'enfermement intellectuel pesant sur ces mêmes sociétés, il y a seulement une trentaine d'années. Les réseaux sociaux ouverts, en ce qui les concerne, présentent par exemple l'avantage de donner la parole à tous.

Cependant, comme chacun peut le constater, ils favorisent le simplisme, le recours aux instincts irraisonnés, la création de communautés de plus en plus radicales, que ce soit dans le domaine politique ou dans le domaine religieux. On pourrait penser que les expressions politiques de gauche ou du centre pourraient en profiter, au même titre que celles d'extrême droite ou d'ultra droite. Mais on constate que ce n'est pas le cas. Les slogans ou les appels à manifestation violents émanant de cette fraction des opinions publiques semblent se diffuser bien plus vite que les propos modérés ou modérateurs visant notamment à éviter le simplisme.

Il en est de même des commentaires en ligne accompagnant désormais la publication de n'importe quel article. Les auteurs de ces articles, quel que soit le sujet, constatent avec effarement que l'écrasante majorité de ces commentaires émanent de "trolls", selon l'expression, qui ne discutent même pas du fonds de l'article mais en profitent pour asséner de façon répétitive des certitudes très loin du sujet traité. Dans ce cas, les forums ouverts par la presse en ligne, jugés en principe inséparables de la liberté d'opinion, jouent, comme les réseaux sociaux proprement dits, le même rôle d'incitation au simplisme et à la radicalisation. Il est évident que lorsque ces textes, accompagnés dorénavant de vidéos, ne cherchent pas à promouvoir le dialogue, mais des guerres de toutes sortes, y compris le djihad, ils trouvent sur Internet un terrain particulièrement favorable à la diffusion des instincts les plus primitifs.

Comment réagir ?

Il serait tentant de demander le contrôle, voire l'interdiction, de certains sites particulièrement provocateurs au regard de ce que l'on nomme l'ordre dans une société ouverte comme la nôtre. Mais l'expérience montre que de telles interdictions sont inefficaces, compte tenu de la mondialisation de la technique. Les extrémistes trouvent toujours moyen d'y échapper, renforçant la radicalisation de leurs discours en ces occasions. De plus, elles provoquent le ralliement aux thèses extrémistes de ceux qui, par principe et non sans raisons, veulent empêcher la mise en place sur Internet de politiques de Sécurité Nationale globales, comme on en voit l'esquisse aussi bien aux Etats-Unis qu'en Chine.

Dans l'optique qui est la nôtre, reposant sur le concept de système anthropotechnique, il serait intéressant de voir dans la symbiose qui se fait aujourd'hui entre des motivations ou pulsions anthropologiques, voire biologiques et les technologies numériques un nouvel exemple de la validité de ce concept. Nous avons indiqué dans des publications précédentes, avec exemples à l'appui, que sa pertinence pouvait être observée dès les temps préhistoriques, certains primates, à la suite sans doute d'une mutation génétique mineure, ayant découvert l'intérêt pour la survie de l'emploi des outils. Cette découverte s'est propagée, certes lentement, mais néanmoins sur un mode viral adapté aux moyens de communication de l'époque, jusqu'à nous conduire aux contenus anthropologiques et aux technologies numériques visés par le présent article.

Faut-il en conclure que ces derniers sont des phénomènes naturels se développant avec la même majesté et la même irrépressibilité que par exemple la dérive des continents. Nous serions tentés de le dire et d'en conclure que les appels à des interventions régulatrices volontaristes seraient naïfs. Les phénomènes naturels, y compris dans les champs biologiques et anthropologiques, se déroulent à une échelle telle qu'ils ne tiennent guère compte des protestations d'intellectuels, fussent-elles bien intentionnées.

Rien n'interdit en revanche de les étudier de façon aussi scientifique que possible, à partir des points de vue les plus diversifiés. Richard Dawkins avait fait beaucoup progresser les sciences biologiques et humaines en inventant le concept de "mème", entités qui prolifèrent dans les groupes sur le mode viral et en mutant sur le mode biologique. Ce concept et la science dite "mémétique" qui vise à l'étudier, s'appliquent particulièrement bien aux contenus des réseaux sociaux. De nombreux analystes n'ont pas manqué de le remarquer.

Personne ne peut nous empêcher, si nous en avons la possibilité, d'étudier de façon originale les réseaux sociaux, les contenus qu'ils véhiculent et les comportements qu'ils déterminent. Nous apporterons ainsi notre pierre à la compréhension de phénomènes dont l'ampleur, quoique l'on pense, nous dépasse. Ce ne sera pas excuser les abus qu'en font les terroristes en tous genres, moins encore les encourager. Cela pourra par contre mettre en circulation dans nos sociétés des analyses qui pourraient combattre, bien en amont, les "trolls" de toutes sortes à qui, en ce qui nous concerne, nous refusons le droit de s'exprimer à notre place.



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