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17 juin 2011
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin

L'hypothétique mutation à la source du succès évolutif des hominidés

Appelons hominidés, pour ne pas parler prématurément d'humains, les différentes lignées de primates bipèdes qui se sont développées en Afrique à partir approximativement de 5 millions d'années BP, avant de gagner l'ensemble de l'hémisphère nord bien plus récemment, vers -1,8 million d'années.

La question que se posent nombre de paléoanthropologues concerne les causes premières d'une telle évolution. Elle ne s'est produite qu'une fois et une seule à cette échelle dans l'histoire de la vie, bouleversant profondément l'holocène, le transformant en ce qui vient d'être nommé l'anthropocène. Pourquoi certains primates sont-ils devenus les agents de cette évolution et non d'autres peu différents aux origines et partageant globalement le même habitat ?

La réponse traditionnellement donnée à cette question est connue. Vers environ -3 à -2,5 millions d'années, ce fut l'usage des outils qui a permis une séparation de plus en plus marquée entre des hominidés utilisateurs d'outils et leurs cousins n'ayant pas acquis la pratique systématique de ces mêmes outils.

La connexion animale

Enseignant à la Pennsylvania State University, la biologiste Pat Shipman a récemment proposé de compléter cette première explication par une autre, exposée dans son livre "The Animal Connection. A new perspective on what makes us human" (W.W. Norton and Co, juin 2011). Elle ne remet pas en cause l'explication de l'hominisation par l'usage de l'outil, mais elle propose d'ajouter un facteur explicatif tout aussi puissant selon elle : la coopération qui s'est établie des les origines entre les hominiens et différentes espèces animales les ayant aidé à s'imposer dans un monde peuplé initialement de prédateurs redoutables.

L'exemple emblématique qu'elle propose est le loup, devenu chien en cohabitant avec l'homme. La co-évolution de l'homme avec le chien est la plus ancienne identifiée. Elle remonterait à -32.000 ans. Mais d'autres espèces, selon elle, comme le chat et le cheval, ont joué un rôle analogue. Dès les origines se serait établi entre les humains et ces animaux de véritables symbioses coopératives, ce qu'elle nomme une "animal connection" que l'on pourrait presque entendre comme une "animal addiction".

Selon Pat Shipman, il ne faut pas confondre la domestication de ces espèces avec d'autres survenues bien plus tard, lors de la révolution néolithique. Les animaux d'élevage qui se sont multipliés alors ont certes eux aussi co-évolué avec les humains, à la suite de nombreuses sélections et mises en condition. Mais le rôle de fournisseur de matières protéiques auquel ils ont été condamnés a beaucoup réduit l'investissement affectif réalisé par les humains dans leurs relations avec eux.

L'addiction dure encore et s'est même considérablement renforcée, si bien que beaucoup de biologistes considèrent qu'il existe aujourd'hui des domaines entiers d'échanges sensoriels, affectifs et même cognitifs entre certains humains et leurs animaux familiers, dont beaucoup échapperaient à la conscience réfléchie humaine. Dès les origines, manifestement, les hominiens ont passé beaucoup de temps à l'acquisition de connaissance sur les animaux, qu'il s'agisse des prédateurs avec qui ils étaient en compétition ou des proies. L'art pariétal beaucoup plus récent il est vrai en témoigne amplement.

Comme le signale Pat Shipman, seuls des animaux y sont représentés, rarement sinon jamais des hommes ou des activités humaines. Indépendamment de leurs significations mythiques, les peintures et sculptures permettaient sans doute de transmettre une connaissance approfondie du monde animal, indispensable pour la survie. La connaissance du monde végétal était certainement tout aussi utile. Pourquoi n'a-t-elle pas été représentée symboliquement ? Sans doute parce qu'il était plus difficile d'entrer en empathie avec les plantes...

Dans notre essai "Le paradoxe du Sapiens", nous avons mis l'accent sur les symbioses s'étant établies entre les humains et les technologies, dès les origines de l'usage des outils. Symbioses qui ont pris aujourd'hui des dimensions extrêmes avec la généralisation de ce que nous appelons les systèmes anthropotechniques.

Mais nous avons signalé, sans y insister, que des observations analogues pouvaient être faites, concernant l'importance des relations entre humains et animaux dans l'évolution du monde bio-anthropologique. Il est profondément regrettable aujourd'hui que la concurrence darwinienne entre sociétés anthropotechniques ait conduit progressivement à l'éradication d'une diversité animale ayant enrichi pendant des millénaires la vie des humains.

Nous ne pouvons donc que conseiller l'étude des considérations de Pat Shipman relative à ce qu'elle nomme l' "animal connexion", afin de protéger et si possible augmenter la richesse de relations avec les animaux sans lesquelles nous ne serions pas ce que nous sommes.

A la recherche de la capacité à innover

Nous ne voudrions pas ici cependant nous limiter à ces considérations un peu banales. Elles nous conduiraient à passer à côté du vrai problème, évoqué dans notre essai "Le paradoxe du Sapiens" mais aussi dans le dernier ouvrage de David Deutsch "The Beginning of Infinity".

Ce problème peut être résumé comme suit : quel fut le facteur évolutif décisif qui a permis à certaines espèces de primates, voici quelques millions d'années, d' "instrumentaliser" de façon systématique leur environnement à leur profit ? Cette instrumentalisation, on vient de le voir, a porté aussi bien sur les objets physiques (les futurs outils) de cet environnement que sur les objets vivants, plantes et animaux. Il a porté ensuite sur des mécanismes naturels tels que le feu.

Pour préciser la question, il faut reprendre les termes de David Deutsch : pourquoi ces primates particuliers, les futurs hominiens, sont-ils devenus des "universal explainers", autrement dit pourquoi ont-ils soupçonné que derrière chaque objet ou processus du monde se trouvaient des lois de fonctionnement qu'ils pouvaient chercher à comprendre et utiliser à leur profit dans des circonstances différentes de celles dans lesquelles ces supposés lois s'appliquaient ?

Il fallait pour cela qu'ils échappent à l'enfermement dans l'imitation qui est le lot des innombrables autres espèces vivantes. Celles-ci reproduisent en effet avec peu de variations les comportements innés adaptatifs leur ayant permis, au fil des générations, de tirer le meilleur parti d'un environnement donné. Elles utilisent (instrumentalisent) évidemment leur environnement mais sans avoir cherché à se l'expliquer d'une façon rationnelle, testable, transmissible et perfectible. Que cet environnement change et l'expérience génétique est perdue, sauf à ce que d'hypothétiques variations génomiques au hasard permettent à l'espèce de rebondir.

Découvrir le secret fondamental qui est à la base de l'hominisation n'intéresse pas seulement les paléoanthropologies, mais tous les anthropologues d'aujourd'hui et nous-mêmes. Pourquoi la plupart des humains se limitent-ils à reproduire ce que leur a transmis la société, plutôt que refuser les expériences acquises et leurs limitations afin d'imaginer des rationalités ayant un plus grand pouvoir explicatif ?

David Deutsch, comme bien d'autres chercheurs, formule un plaidoyer vibrant destiné à développer la capacité à inventer. Mais n'invente pas qui veut. La grande majorité des humains mis en face d'un problème, fut-il vital, tournent en rond sans être illuminés par l'ébauche d'une solution possible. De rares autres au contraire trouvent l'idée qu'il fallait, idée si simple parfois que, selon Einstein (ou Feymann), on se demande ensuite pourquoi personne ne l'avait eue avant eux.

David Deutsch a bien vu le problème, mais il lui donne une solution qui ne fait que reporter la difficulté en amont. Il explique que les hominiens n'ont évidemment pas appris spontanément à inventer de façon rationnelle, guidés par un quelconque philosophe présocratique de l'innovation. Les jeunes l'ont fait simplement en cherchant à comprendre pourquoi les parents et les chefs disposent de l'expérience appuyant cette supériorité sur eux, et de quelles façons ils pourraient à leur tour se doter de cette supériorité.

Ils ont donc cherché non pas seulement à imiter ces parents et chefs dans les domaines étroits de leur excellence acquise, mais à instrumentaliser pour leur plus grand bénéfice les sources des capacités cognitives de ces parents. Ces sources permettant d'expliquer et transformer le monde - le tout instinctivement évidemment, tout au moins aux débuts du processus.

Or demandons-nous, comme nous l'avons fait précédemment, pourquoi ce regard critique et cette volonté de se doter des capacités explicatives des parents et des chefs sont-ils apparus chez ces primates particuliers et non pas dans les innombrables espèces biologiques où les jeunes se forment en imitant l'expérience des parent...
De la même façon, pourquoi notre primate préhominien a-t-il regardé la pierre qu'utilisait un autre primate pour casser une noix et qu'il jetait ensuite comme un outil potentiellement universel en vue de bien d'autres usages non encore spécifiés ?

Dans notre essai, nous avons évoqué une des réponses données par certains généticiens à la question que nous venons de résumer. Pour eux, ce fut l'apparition d'une mutation entraînant la réorganisation de certaines bases neurales de la cognition qui a permis d'accroître sur une grande échelle les capacités à l'abstraction et à la projection dans le futur des primates bénéficiaires d'une telle mutation.

Mais il faut bien reconnaître qu'une telle explication reste insuffisante. Tant que n'auront pas été mises en évidence les capacités génétiques ou épigénétiques à inventer qui permettent aux humains (les systèmes anthropotechniques) de se comporter en universal explainers et en universal transformers, le saut qualitatif vers le développement infini des sciences et des savoirs que souhaite David Deutsch et bien d'autres avec lui ne se produira pas à une échelle suffisante pour la transformation profonde du cosmos dont rêvent les esprits aventureux.


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