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16 septembre 2008
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin

Science et philosophie

La raison et la religion

Qu'attendent les scientifiques et philosophes matérialistes pour réagir contre l'opération visant à mobiliser la raison au service de la foi, comme le pape Benoît XVI vient de tenter une nouvelle fois de la faire, avec la bénédiction du gouvernement français et devant un parterre de centaines d' «intellectuels de toutes provenances» apparemment muets d'admiration.

Benoît XVIRappelons l'argument, à peine caricaturé ici : " face aux excès de toutes sortes que provoque le matérialisme et l'oubli des valeurs chrétiennes, il faut un retour à Dieu. Dieu s'exprime par les Ecritures et par l'Eglise dont les prêtres portent la parole. Dans l'esprit du pape et donc dans celui des catholiques, c'est l'Eglise de Rome qui est la mieux placée pour incarner la parole de Dieu. Mais les autres religions peuvent également s'inscrire dans cette voie."

"Cependant, pour éviter les déviations pouvant résulter d'interprétations intégristes des Ecritures, la raison doit être utilisée. Elle seule est capable de nous montrer l'aspect rationnel de la foi et la nécessité de se fier à ses messages, plutôt que s'abandonner aux passions nées de l'oubli des prescriptions divines."

Pour nous matérialistes, ce discours représente un véritable retour au Moyen Age, avec les dangers résultant de l'omnipotence attribuée à une Eglise qui n'est pas autre chose qu'un organisme politique comme les autres à la conquête du pouvoir sur les biens et les personnes. La question est d'abord politique. Nous ne voulons pas que des religions, des sectes ou toutes autres mythologies nous imposent leur façon de voir le monde. Nous voulons le faire avec nos propres moyens intellectuels, dont notre raison et la façon dont grâce à la science celle-ci nous permet de construire un monde conforme à nos valeurs. En bref, nous n'avons rien à faire des impératifs de l'Eglise, que ce soit le pape ou un président de la République égaré hors de ses compétences constitutionnelles qui prétendent nous les imposer.

Ce premier point posé, sur lequel nul matérialiste ne devrait accepter de céder sous prétexte de tolérance, nous pouvons évidemment nous indigner de voir la façon dont le pape et le président de la République préemptent le concept de raison. Les scientifiques savent bien qu'il n'existe pas une Raison qu'il faudrait vénérer comme une déesse, selon le vœu des révolutionnaires de 1789. Les processus rationnels ne sont qu'une façon parmi d'autres utilisées par nos cerveaux pour organiser leurs perceptions. Quand ils sont associés à la recherche de modèles scientifiques du monde universellement acceptés par la communauté scientifique, ils fournissent des bases de connaissances sur lesquelles les esprits individuels peuvent s'appuyer, non sans prudence d'ailleurs. Mais on sait qu'ils peuvent aussi justifier les pires aberrations, soit d'une façon dont les sujets pensants n'ont pas conscience (il s'agit notamment des rationalisations décrites par les psychologues) soit de façon délibérée. Quelle tyrannie ne fait-elle pas appel à des arguments rationnels apparemment de bonne tenue pour se justifier ? Pour nous, la raison invoquée par le pape et par Nicolas Sarkozy s'inscrit dans l'une ou l'autre de ces catégories.

Il est triste pour les matérialistes de voir qu'aucune des multiples tribunes ouvertes par les médias pour commenter et finalement louer les propos du pape n'ait donné la parole à quelques scientifiques ou philosophes capables de rappeler avec fermeté ce qui précède. Faisons-le pour notre part, mais sans illusions.
Ceux qui pensent ainsi demeurent bien seuls dans un monde pour qui, c'est le cas de le dire, la raison du plus fort doit rester la meilleure.


© Automates Intelligents 2008

 





 

 

 

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