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7 janvier 2004
par Jean-Paul Baquiast

L'univers selon Méthod Saniga

Voir NewScientist 04/01/04, Einstein on acid, interview de Metod Saniga par Stephen Battersby

Metod SanigaOn peut aisément se persuader, sans tomber dans l’hallucinatoire, que le monde tel qu’il nous apparaît est une construction de notre esprit, lui-même produit de notre cerveau et de la longue évolution qui nous a mené des premières cellules vivantes jusqu'aux sociétés scientifiques. Ceci ne voudrait pas dire, comme l’ont affirmé parfois les empiristes solipsistes ou anti-réalistes radicaux, qu’il n’y aurait pas de monde du tout, mais que celui sous-tendant notre expérience quotidienne n’aurait que de lointains rapports avec les représentations que nous nous en donnons.

On dira qu’une telle affirmation n’a guère d’intérêt pratique pour les scientifiques. Il n’y a plus personne ayant un minimum de connaissances géographiques ou astronomiques pour s’imaginer, comme il y a quelques siècles, que, compte tenu de l'illusion visuelle que nous en avons, la Terre serait plate ou que les étoiles seraient des astres proches.

Mais qu'est alors le monde "en réalité"? Dès qu’ils entrent dans l’interprétation des données de l’observation instrumentale moderne, en constant perfectionnement, les physiciens comme les cosmologistes développent des modèles d’univers qui sont à la fois très différents de ce que nous apprend l'expérience sensorielle spontanée, mais aussi très différents les uns les autres. Faut-il alors en conclure que toute connaissance est relative à l’organisation ici et maintenant de nos cerveaux, de nos instruments et de nos cultures, plutôt qu’à l’univers tel qu’il serait “ en réalité” ou "en soi". Les scientifiques occidentaux ne le font pas. Si le réalisme des essences n’a plus cours chez eux, ils demeurent adeptes du réalisme faible ou opératoire, selon lequel il y aurait quelque chose de “ dur ” derrière l’expérience scientifique, le “ réel voilé ” de Bernard d’Espagnat (cf. notre article "Les philosophes et les nouveaux visages de la physique"). Ce réel voilé empêcherait notamment les hypothèses de se développer dans n’importe quelles directions et de façon aléatoire.

Le problème qui se pose dans ce cas est d’identifier ce qui, dans un modèle cosmologique quelconque, se rapprocherait plus ou moins de ce réel voilé dont on postule la nécessité dans le cadre de la science occidentale. On pourrait alors le distinguer de ce qui, soit n’a plus cours parce que devenu obsolète, soit relèverait de l’imagination pure.

Matière et énergie noires

Les développements de la relativité einsteinienne, de la mécanique quantique et aujourd’hui de la cosmologie quantique nous ont déjà convaincus que l’espace-temps newtonien, celui qui correspond à notre expérience quotidienne, dite macroscopique, n’en est qu’une approximation. Une réalité sous-jacente, qui n’a d’ailleurs rien de réel ou plutôt d’objectif en ce sens qu’elle ne peut être décrite par un observateur indépendant, extérieur à elle, capable de vérifier en permanence la pertinence de ses hypothèses en les comparant à ce qu'il observe, paraît être à la source des phénomènes identifiés par les instruments de la physique moderne.

Le dernier et le plus spectaculaire en date de ceux-ci est la sonde de la Nasa dite WMAP (Wilkinson Microwave Anisotropy Probe) qui a mesuré les inégalités de température conservées au sein du rayonnement micro-onde fossile provenant de l’univers jeune. Ces inégalités correspondraient à des distributions de matière ou d’énergie non homogènes (non isotropes). Elles signeraient en fait la naissance des premiers nuages d’hydrogène et d’hélium, puis des protogalaxies et finalement des galaxies au sein desquelles la nucléosynthèse stellaire a produit les éléments lourds dont sont faits les planètes et les êtres vivants.

Or le WMAP n’a pas confirmé que l’univers en expansion était conforme aux hypothèses de la gravitation, c’est-à-dire constitué pour l’essentiel de matière et d’énergie semblables à celles identifiables aujourd’hui dans l’univers proche - ce qui pouvait être admis comme très vraisemblable par la réflexion naïve. Il a au contraire montré que l’univers était (ou semblait être) très différent de ce que l’on croyait jusqu’alors et, qui plus est, était incompréhensible dans l’état actuel des connaissances. Il serait en effet composé de 4% de matière ordinaire, 25% de matière dite noire de nature inconnue et 73% d’énergie dite elle aussi noire, elle aussi de nature inconnue. Cette dernière appelée aussi parfois constante cosmologique, serait responsable de l’expansion accélérée de l’univers (univers plat) que l’on a cru observer récemment. Les galaxies s’éloigneraient donc indéfiniment les unes des autres et, vu d’un astre comme la Terre, le ciel deviendrait progressivement désert - ce qui n’aurait rien de réjouissant quant à l’avenir de l’humanité.

Faut-il prendre au sérieux ces hypothèses, tant du moins que les particules correspondant à cette hypothétique matière noire ou énergie noire n’auront pas été identifiées expérimentalement ? Faut-il au contraire les ajouter au catalogue jamais clos des supputations de notre esprit aidé par les machines qu'il invente face à un univers sous-jacent qui lui échapperait totalement ? Les deux attitudes sont également défendables et peuvent être conjuguées, dans un relativisme prudent. Néanmoins, puisqu’il s’agit de science et non de philosophie, et puisque c’est le progrès instrumental qui donne des idées aux hommes, on peut sans trop de difficulté admettre que ce que le WAMP et ses homomogues observant dans d’autres gammes d’onde nous montrent ne relève pas d’aberrations instrumentales non plus que de l’imagination débridée des théoriciens. Il s’agit d'un progrès vers la connaissance scientifique du “ réel voilé ” censé inspirer toutes découvertes. Nous devons donc maintenant en tenir compte dans la vision que nous nous faisons de l’univers.

Mais comme on le sait, la cosmologie théorique d’aujourd’hui ne se limite plus à supputer ce que peut être notre univers. Elle réfléchit désormais aux conditions dans lesquelles peuvent apparaître et se développer tous types d’univers que ce soit. On évoque maintenant systématiquement les fluctuations d’énergie du vide quantique, les bulles d’univers qui s’en détachent et les multiples univers survivants, dont chacun subit des évolutions autant irréversibles qu’incompatibles, dans le cadre de contraintes physiques qui peuvent ne pas être universelles. Parmi tous ces univers il s’en serait trouvé un, le nôtre, ayant, selon l’hypothèse dite anthropique faible, rassemblé tous les paramètres nécessaires à l’apparition de la vie et de l’intelligence (voir notre article "L'univers selon Leonard Susskind").

Il faut noter que ces diverses hypothèses récentes, contrairement à celles décrivant la naissance et le développement de ce qu’il faut bien désormais nommer notre univers, bousculent les conceptions de l’espace et du temps qui, même avec Einstein, nous étaient devenues familières. Certes, l’espace-temps de la relativité générale n’est plus celui de Newton, c’est-à-dire celui susceptible d’appréhension immédiate dans le monde macroscopique. Le temps, comme l’espace, peuvent se dilater ou se rétrécir en fonction de la répartition des masses et de l’énergie. Mais, le Big Bang une fois enclenché, la flèche du temps devient irréversible, ceci même si au Big Bang (selon une hypothèse qui n’a plus court) succédait un Big Crunch. De même, l’espace peut s’organiser selon des topologies différentes (rappelons par exemple l’hypothèse de l’univers feuilleté présentés par Jean-Pierre Luminet) mais il ne s’évanouit pas complètement. Ce n’est évidemment plus le cas dans les hypothèses relatives au vide quantique ou aux multivers. On sort de la cosmologie pour retrouver la physique quantique, où le temps et l’espace ne peuvent être traitées que comme des probabilités, enchevêtrées avec l’observateur et ses instruments. Au plan cosmologique, l’espace et la temps perdraient alors toutes les consistances que nous continuons à leur attribuer, y compris dans la physique relativiste. Il faudrait sans doute les considérer comme des particules quantifiables, susceptibles, comme les particules d’énergie et de matière, d’arrangements différents selon les niveaux d’organisation auxquels on se place.

Comment intégrer ces spéculations dans la vision que nous nous faisons de l’univers en général ? Le premier réflexe, courant chez ceux qui s’intéressent aux sciences, sera de se dire que ces nouvelles hypothèses se rapprochent de plus en plus de ce qu’est l’univers en soi, même si elles restent du domaine de la modélisation mathématique et ne paraissent pas proches de vérification expérimentale. Le second réflexe, répandu chez des milliards d’hommes, consistera à ignorer ou rejeter ces spéculations, au prétexte que ce n’est pas ainsi que les religions décrivent le monde. Enfin, les sceptiques de toutes origines se borneront à noter la succession des hypothèses, attendant tranquillement la prochaine à venir avant de s’émouvoir. De toutes façons, diront ces sceptiques, aucune conséquence pratique ne peut en être espérée à horizon visible. Chacun d’entre nous peut rêver à des mondes sans espace et sans temps, construire des univers imaginaires à partir de cela, en faire des articles de foi religieuse, mais il ne peut prétendre donner à ces hypothèses la moindre justification de type scientifique.

D'hypothétiques aptitudes du cerveau humain à percevoir l’univers au-delà de l’espace et du temps

Or certains ont toujours considéré, à travers les âges, que les hommes pouvaient percevoir des réalités situées au-delà des connaissances rationelles. Le terrain est archi-glissant. Nous ne sommes pas loin de Mme Soleil. Mais il n'y a pas que les astrologues. Il faut quand même rappeler à la philosophie occidentale que les différentes versions du bouddhisme (il n'y a pas un mais plusieurs bouddhismes) séparent en général la connaissance rationelle, qu'il faut "déconstruire" et la connaissance par le biais de la conscience, elle-même à aborder au terme de techniques complexes d'ouverture à un réel extérieur inconnaissable autrement. (Sur ce sujet, on pourra lire Natalie Depraz, Maître de conférences à la Sorbonne, "Gnose, problème philosophique", Cerf, 2000 et "Ecrire en phénoménologue", Encre marine, 1999). On sait que dans les années 1970 les physiciens New Age avaient fait un large usage de ces références en les rapprochant des concepts de la mécanique quantique. Il n'en est plus resté grand chose d'ailleurs

C’est là qu’intervient Metod Saniga. Celui-ci n’est pas un mystique ni un astrologue. C'est un astrophysicien de l’académie des sciences de Bratislava. Pour lui, contrairement à ce que nous venons de dire, le cerveau humain le plus ordinaire, sans instruments et sans formules mathématiques particulières, peut prendre connaissance de formes d’univers où les entités bien définies se fondent, où le temps s’arrête, où finalement se concrétisent les hypothèses les plus exotiques proposées par la physique théorique à laquelle nous venons de faire allusion.

L’objection habituelle est qu'il s'agit d'illusions produites par des troubles de la perception ou des états de conscience altérée résultant d’accidents cérébraux ou de la consommation de drogues. Mais pour Metod Saniga, l’explication n’est pas suffisante, même si dans la plupart des cas ces causes peuvent aussi produire des anomalies de représentation comparables. En effet, la plupart d’entre nous, qui ne relevons pas en général de troubles neurologiques et qui ne sommes pas sous l’effet d’hallucinogènes, nous pouvons éprouver l’intime conviction que la conscience de veille peut voyager à travers des univers et des temps qui n’ont rien à voir avec ceux de l’expérience courante. De même, chacun se persuade volontiers que l’amour et la beauté (le sentiment d’esthétique) correspondent à des aspects du monde qui ne sont pas intégrables dans les modèles cosmologiques actuels mais qui n'en existent pas moisn, durs comme fer, selon l'exptression courante. Et de ceci les hommes ont été persuadés depuis les origines des cultures humaines.

L’exercice proposé par Metod Saniga pour justifier son affirmation est difficile puisque, nous l'avons dit, il côtoie en permanence les convictions (ou illusions) mystiques qui animent sans doute encore 99% des humains, lesquels croient à l’existence de réalités divines au-delà ou en deçà des réalités sensibles. Mais pour lui le fait que de telles croyances s’expriment essentiellement sous des formes mystiques (dont le bouddhisme offre les meilleurs exemples) ne retire rien au fait qu’elles pourraient traduire aussi la perception par notre cerveau de phénomènes et formes émanant de types d’univers plus fondamentaux que ceux dont la science contemporaine cherche à donner la description. En d’autres termes, notre cerveau serait un instrument de connaissance scientifique aussi performant, sinon davantage, que ceux de la physique contemporaine, tels le WMAP précité. Il pourrait s’accorder (entrer en résonance) avec des phénomènes ayant jusqu’ici échappé à la science. Finalement, il pourrait travailler dans des registres infiniment plus divers et complexes que ceux explorés jusqu’ici par les hommes, suite à des millions d’années d’évolution, pour quantifier et rationaliser notre expérience courante.

Mais ne s’agit-il pas là d’une supposition gratuite, familière aux défenseurs des sciences dites non officielles ? Il ne suffit pas d’affirmer que le cerveau pourrait prendre conscience de phénomènes loin de l’expérience quotidienne. Il faut montrer comment ceci pourrait se faire, compte tenu de ce que l’on sait de l’organisation neuronale et synaptique du cerveau , des organes de perception et d’expression sensorielles permettant au cerveau de s’interconnecter, via le corps, avec le reste du monde et enfin des formes émergentes de connaissance pouvant naître de l’interaction des individus au sein des groupes sociaux.

Il faut bien reconnaître que les travaux menés par Saniga ne l’ont pas encore conduit à embrasser ce vaste programme de recherche. Il ne montre en rien comment, par exemple, notre cerveau pourrait communiquer avec des états du monde ne se manifestant pas à travers les messages sensoriels. En cela il ne se distingue pas des magiciens ou plutôt des charlatans de toutes sortes qui abusent de la crédulité du public en affirmant disposer de pouvoirs para-normaux. Mais il serait peu scrupuleux et peu scientifique de ne pas chercher à entrer dans son système, même si celui-ci nous paraît encore bien sommaire et intuitif. C’est que, dans une certaine mesure, il ne cherche pas seulement à s’articuler avec les perceptions sensorielles ou extra-sensorielles du cerveau. Il vise à proposer de nouveaux modèles d’univers.

Metod Saniga considère que la science contemporaine pourrait désormais, en utilisant sa connaissance générique des modèles mathématiques (qui peuvent décrire une grande variété d’univers théoriques), essayer de formaliser les intuitions de la conscience spontanée relatives à l’existence d’univers très différents de celui de notre monde quotidien. Ces intuitions ou croyances, nous l’avons dit, sont actuellement considérées par les scientifiques comme relevant de la mystique ou de troubles du fonctionnement cérébral. Les neurosciences font d’ailleurs actuellement de gros efforts d’investigation, notamment en utilisant l’imagerie fonctionnelle, pour identifier les sources ou les mécanismes de la foi, de l’extase ou des distorsions de perception et de représentation, pathologiques ou banales. Mais cette approche de type neuro-physiologique, bien que nécessaire, ne nous éloigne-t-elle pas cependant de ce qui pourrait être une découverte révolutionnaire : celle que l’univers dans lequel nous nous trouvons présente de nombreuses autres dimensions d’espace-temps différentes de celles de l’espace-temps einsteinien, et que dans certaines conditions, nous pouvons en avoir l’intuition, par l’intermédiaire des relations que notre cerveau et notre corps entretiennent avec le monde. Un premier pas permettant d’expliciter cette idée et peut-être d’envisager des preuves expérimentales consistera à proposer des modèles théoriques d’univers répondant à ces définitions.

L’appel aux mathématiques

Pour cela, Metod Saniga pense avoir trouvé dans le monde très divers des mathématiques théoriques de quoi commencer à illustrer, sinon représenter de façon opératoire ce que depuis des millénaires les humains considèrent, sans pouvoir le prouver, comme des réalités ultimes sous-tendant les apparences de la vie quotidienne.

Cet appel aux mathématiques, quasi-obligé de la part d’un astrophysicien tel que Metod Saniga, ne veut pas dire que pour lui les mathématiques fassent partie des fondamentaux de la nature. Comme la plupart des scientifiques, il y voit seulement un outil commode, produit de l’organisation de notre cerveau, permettant à celui-ci de se représenter de façon simple des phénomènes naturels trop complexes ou mal connus pour être modélisés sur le mode analogique. Mais allait-il trouver parmi la grande diversité des outils mathématiques aujourd’hui disponibles, celui qui répondrait le mieux à ses exigences de modélisation ? Ce n’était pas évident car contrairement à ce que l’on pense, les mathématiques peinent à suivre le développement exponentiel des besoins de modélisation - par exemple en ce qui concerne le développement de la vie artificielle, sans parler de la vie en général, de la conscience et a fortiori les processus physiques exotiques. Cependant, sur l’étagère du mathématicien, Saniga pense avoir trouvé ce dont il avait besoin, ce qui lui évite d’attendre d’hypothétiques avancées de la part des mathématiciens théoriciens, souvent peu préoccupés de recherches scientifiques.

Comment concrètement notre chercheur s’y prend-il pour tenter de donner une modélisation mathématique à des sensations ou perceptions qui relèvent de ce que l’on appellerait en philosophie l’ineffable, c’est-à-dire ce qui est indicible par le langage courant ? Nous avons vu que le premier pas de sa démarche consiste à interroger les gens qui, pour les raisons diverses que nous avons évoquées, connaissent des perceptions et des états de conscience décalée. A partir de là, il établit une typologie correspondant à ce que l’on pourrait appeler un modèle standard de grand espace-temps unifié (modifié ou augmenté). Ceci nous permet une première constatation. Il n’y a pas une infinité d’états à prendre en compte, lorsque l’on fait l’inventaire des relations faites par les gens ayant bénéficié d’états de conscience altérée. Au contraire. Quelques situations de base se retrouvent sous des formes diverses dans toutes les descriptions, par exemple la sensation que le sujet peut appréhender simultanément le passé, le présent et le futur - ou celle que la conscience de soi se dissout plus ou moins. Les neuro-physiologistes expliqueront cela en disant que le cerveau n’a pas la possibilité d’inventer (ou de percevoir) n’importe quoi, compte tenu des contraintes de son organisation neuronale. Mais à l’inverse ceci ne signifie-t-il pas que l’univers supposé, sous-jacent à celui de notre perception courante, obéit lui-même à des logiques ou lois en relativement petit nombre, qui lui imposent des régularités susceptibles d’une approche scientifique classique ?

Pour aller plus loin, Metod Saniga devait, nous l’avons dit, identifier dans le monde mathématique des géométrie susceptibles de traduire au mieux les spécificités de son modèle standard de grand espace-temps unifié. Par chance il a rencontré, raconte-t-il, un peu par hasard, l’outil dont il avait besoin, au moins au titre d’une première modélisation modélisation (voir les publications de l'auteur ou l'article, cité, du NewScientist). La place manque ici pour décrire cet outil en détail : disons simplement qu’il fait appel aux sections coniques, qui concernent l’infinie variété des cercles, ellipses, paraboles et hyperboles produites par l’intersection d’un cône circulaire avec un plan. Dans le cas le plus simple, on peut représenter géométriquement l’observateur comme un point sur l’une de ces courbes. Dans ce cas il n’a pas accès au nombre infini des coniques qui sont situées à l’extérieur du point. En terme de perception du temps, on dira que l’observateur n’a pas accès aux instants du passé ou à ceux du futur correspondant à ce qu’il percevrait s’il était sur telle ou telle de ces autres courbes extérieures. Si cependant le point matérialisant l’observateur se déplace sur sa courbe, il finit par arriver, compte tenu de la typologie propre à la représentation graphique des sections coniques (pencils), à des points où il rencontre un nombre plus ou moins grand de ces courbes. On pourra dire alors qu’il accède à une perception simultanée du présent, du passé et du futur, voir à celle de l’éternité.

Ce qui est intéressant dans cette présentation est que le sujet -observateur du monde - n’a plus le statut privilégié qui est le sien dans la science réaliste macroscopique contemporaine, statut lui permettant de décrire le réel de façon objective, sans s’impliquer ni s’inclure dans cette description. Ce que le sujet décrit est fonction de sa position dans les coniques du modèle, c’est-à-dire finalement de ce qu’il est et de là où il se trouve au moment où il s’exprime. Il n’y a plus un réel et un observateur indépendant de celui-ci, mais deux entités qui se décrivent (ou se construisent) de façon corrélée. On retrouve cette conception dans toutes les sciences modernes, y compris macroscopiques, refusant le réalisme des essences (voir notre article précité).

Metod Saniga ne s'arrête pas là dans la simulation des états que pourrait prendre son modèle standard. Il le soumet à ce que l’on dénomme en mathématiques les transformations de Crémone, qui permettent à partir d’un espace-temps donné d’en obtenir de grandes variétés différentes, dotées de dimensions d’espace et de temps aussi exotiques que l’on voudra. On retrouve là les hypothèses de la cosmologie quantique, notamment celles de la théorie des cordes, qui offrent une infinité de solutions possibles à l’organisation de l’univers aux échelles de Plank.

Comment valider ces hypothèses ?

Tout ceci, Metod Saniga en convient, relève encore de la spéculation théorique et ne paraît pas près de pouvoir faire l’objet d’expérimentations instrumentales susceptibles de valider les hypothèses. De plus, ce n’est pas parce que l’on dispose d’un modèle mathématique permettant de représenter une croyance donnée que celle-ci devient vraie : si je m’imagine que la Terre est plate et si je la décris dans un plan à deux dimensions, je n’ai pas pour autant apporté la preuve de sa platitude. Cependant, dès que l’on utilise les modèles mathématiques pour représenter les mystères du monde physique, on se retrouve en terrain connu, où s’affrontent les hypothèses à la recherche de preuves expérimentales. C’est par exemple le terrain de la physique fondamentale, notamment de la théorie des cordes ou de la gravitation quantique en lacet (voir notre article consacré à Lee Smolin). On y parle des trous noir ou de l’avant-Big Bang comme d’univers où le temps et l’espace que nous connaissons se dissolvent. En termes de rationalité quotidienne, cela n’a aucun sens ni aucun intérêt pratique. Cela n’empêche pas les physiciens de poursuivre la recherche d’expériences permettant de mieux comprendre ce qui correspondrait à de tels concepts. Pourquoi ne pas faire de même concernant le modèle de grand espace-temps unifié proposé par Saniga ?

Mais en fait ce chercheur paraît se situer sur un tout autre plan que les physiciens théoriciens, même s'il emploie les mêmes vocabulaires, ce qui selon ceux qui ont étudié ses travaux leur retire un caractère vraiment scientifique. Son modèle ne se prouvera pas en étudiant des faits physiques - comme, dans le cas des trous noirs, l’éventuelle déformation de l’espace-temps à l’horizon de ceux-ci. Il lui faudra montrer la relation entre des faits de conscience subjective et des faits physiques. Or le phénomène de la conscience subjective n’est en rien élucidé par la science. Certains pensent même qu’il s’agit d’une illusion. Comment s’appuyer sur ce que suggère la conscience pour rechercher dans le monde physique les preuves de ces suggestions.

On peut penser cependant, à l’appui de la démarche de sa démarche, que nous ne connaissons encore rien de fondamental relativement à l’organisation du monde. Si on pose en postulat que la science progresse non en suivant des filières linéaires rationnelles mais par illuminations brusques et imprévisibles, dont la plupart tournent court mais dont certaines pour des raisons d’ailleurs difficiles à comprendre réussissent à s’implanter (ce que Feyerabend appelait l’anarchisme méthodologique) il n’y a pas de raison a priori de rejeter l’approche de Metod Saniga. D’autant plus, diront les anthropologues, qu’elle est inhérente à l’histoire des civilisations humaines, au moins depuis que l’humanité a commencé à faire de la métaphysique. Les spiritualistes voient là la preuve qu’il existe une divinité irréductible au monde matériel et l’ayant créé. Mais les physiciens matérialistes, comme semble l’être Metod Saniga, affirment avec Laplace n’avoir pas besoin dans leur modèle de l’hypothèse de Dieu. Si chacun perçoit même vaguement l’irréductibilité de la conscience au regard des lois actuelles de la physique et de la biologie, c’est peut-être parce que la conscience renvoie à des variétés d’espaces-temps que la physique actuelle ne sait pas encore modéliser. On ne risque pas grand chose en faisant de telles suppositions et en essayant d’en apporter la preuve. Tandis que si l’on affirme “ circulez, il n’y a rien à voir ”, on ne verra effectivement rien.

Les représentations non-humaines de l’espace-temps

Voilà donc une bonne nouvelle. Nous aimerions en ajouter une autre, qui s’inscrit dans le paradigme de la machine pensante inspirant notre revue. Les roboticiens évolutionnaires cherchent en général à permettre aux robots parlant et pensant de développer par émergence de nouvelles formes de représentation pouvant être différentes des nôtres (voir la thèse de P.Y.Oudeyer, l’auto-organisation de la parole et le livre de Frédéric Kaplan "Naissance d'une langue chez les robots", Editions Hermès). Ces nouvelles formes de représentation peuvent n’avoir pour nous aucun intérêt pratique. Mais elles peuvent au contraire nous pousser à sortir des représentations traditionnelles du monde, héritées d’une histoire évolutive fortement contrainte par divers accidents et limites. Elles peuvent nous conduire à adopter de nouvelles visions de ce monde, à partir de la construction computationelle d’espace-temps, de vies et de consciences artificiels. Ces visions serviront à élaborer des hypothèses lesquelles pourront à leur tour être testées par l’instrumentation scientifique d’aujourd’hui ou de demain.

On pourra à cette réflexion en ajouter immédiatement une autre. Les animaux, ceux au moins qui sont dotés d’un minimum d’encéphale centralisant les représentations, peuvent disposer eux aussi de connaissances sur des mondes (ou espaces-temps) que nous avons appris à ignorer, ou avons été obligés d’ignorer dans le cours de l’hominisation. Ainsi s’expliquerait à la fois l’espèce d’empathie qui nous permet parfois de communiques intuitivement avec le monde vivant, et la radicale incompréhension du contenu des consciences animales (What is it to be a bat ? Que signifie être une chauve-souris ?).

Dans ces deux cas, les modèles d’univers proposés par Metod Saniga ne pourraient-ils pas être appliqués à la représentation des formes d’espace-temps qu’inventeraient des robots évolutionnaires laissés à eux-mêmes, ainsi qu’à celles, d’ailleurs sans doute très différentes selon les espèces et leurs histoires irréversibles, depuis longtemps découvertes ou construites par les animaux.

Pour terminer, on doit s’interroger sur le pourquoi du fait qu’à intervalles réguliers dans les sciences surviennent des théoriciens en rupture avec les anciens paradigmes, proposant des visions de l’univers radicalement nouvelles. Ce fut le cas de Newton et d'Einstein, suspectés aujourd’hui de forme d’autisme créateur sans lequel il n’y a pas de grands inventeurs. Mais cela pourrait être aussi le cas de Metod Saniga ou des physiciens et astrophysiciens qui comme lui travaillent à renouveler complètement nos conceptions de l’univers. Hola ! dira le lecteur, vous faites beaucoup d'honneur à votre ami Metod en le comparant à ces illustres prédécesseurs. Mais cependant... Les individus comme lui sont-ils les résultats quasi-obligés d’une marche des connaissances et de l’instrumentation vers la complexité? Ne sont-ils pas au contraire des “ aliens ” venus d’on ne sait où, qui n’étaient ni prévisibles ni obligés !

Alors on ne pourra pas éviter de poser à leur sujet la grande question qui inspire les différents articles publiés sur ces sujets par notre revue : qui ou quoi s’exprime à travers de tels discours émergents? S’agit-il d’univers qui nous préexistent, dotés d’une réalité intrinsèque, à la connaissance de laquelle nous arrivons progressivement ? Ne s’agirait-il pas au contraire d’univers qui n’existaient pas encore et qui sont en train de se construire, notamment par l’interaction entre nos organisations biologiques, nos langages, nos instruments technologiques et finalement nos futurs robots autonomes ? Dans ce cas, Metod Saniga et ses semblables émergeraient de l’interaction entre éléments simples, au niveau des sociétés scientifiques, selon les mêmes processus qui permettent au langage d’émerger chez les robots. Les uns et les autres construiraient de nouveaux univers, ou éléments d’univers, jamais apparus jusqu’alors.


Pour en savoir plus
M.Saniga, home page : http://www.astro.sk/~msaniga/
Wilkinson Microwave Anisotropy Probe : http://map.gsfc.nasa.gov/
Les sections coniques selon l'Encyclopédie de d'Alembert et Diderot http://www.sciences-en-ligne.com/momo/chronomath/anx3/coniques_dd.html
Transformations de Crémone : http://mathworld.wolfram.com/CremonaTransformation.html
Voir aussi sur ce sujet un article de M. Saniga http://arxiv.org/abs/physics/0105049
Sur d'autres conceptions exotiques de l'espace-temps, voir notre article consacré à Peter Lynds

Post-script : Message de Metod Saniga reçu le 16/01/04 à la suite de l'écriture de cet article

< Dear Dr. Baquiast:
Thank you for your message. I already read your paper some days ago and found it
a very original view of my theory. I have only a couple of comments. The
first is conceptual. I believe that it is rather human consciousness/mind than
our brain which can access all those different realities/states. The second is technical.
I think you could give more references to my work pertinent to the
topic discussed in the New Scientist article, namely:

Saniga, M.: 2001, Cremona Transformations and the Conundrum of Dimensionality
and Signature of Macro-Spacetime, Chaos, Solitons & Fractals, Vol. 12, No. 12, pp. 2127-2142.

Saniga, M.: 2002, On `Spatially Anisotropic' Pencil-Space-Times Associated with a
Quadro-Cubic Cremona Transformation, Chaos, Solitons & Fractals, Vol. 13, No. 4, pp. 807-814.

Saniga, M.: 2003, Geometry of Time and Dimensionality of Space, in R. Buccheri, M. Saniga and
W. M. Stuckey (eds.), The Nature of Time: Geometry, Physics & Perception (NATO Science Series II),
Kluwer Academic Publishers, Dordrecht, pp. 131-143. [Also http://arXiv.org/abs/physics/0301003 ]

Saniga, M., and Buccheri, R.: 2003, The Psychopathological Fabric of Time (and Space) and
Its Underpinning Pencil-Borne Geometries, The Journal of Mind and Behavior, accepted.
[Also http://arXiv.org/abs/physics/0310165]

Sincerely, Metod Saniga >


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