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8 novembre 2003
par Jean-Paul Baquiast

Les philosophes et les nouveaux visages de la physique

Quatième partie. Un réel constructible

Cet article est le quatrième d'une série publiée dans nos précédents numéros et consacrés le premier à la cosmologie le second à la mécanique quantique et le troisième aux mécanismes biologique. Avec
ce dernier article, nous vous proposons une synthèse des précédents et un essai de conclusion (provisoire)


Comment les sciences contemporaines définissent-elles le réel ? Mais d'abord existe-t-il un réel plutôt que rien ? Autrement dit, ce que nous appelons le réel n'est-il pas une illusion de nos sens, y compris d'ailleurs la perception que nous avons de nous-mêmes ? Aujourd'hui, plus personne ne soutient sérieusement l'hypothèse du non-réalisme, qui consisterait non seulement à nier ce que nous voyons du monde mais à nier notre propre existence, puisqu'alors la conscience que nous avons d'exister devrait elle-aussi être considérée comme une illusion.

La philosophie a proposé depuis des millénaires une réponse tout à l'opposé. Il existe, en dehors de chaque observateur, une réalité en soi qui n'est pas accessible directement aux connaissances humaines mais qui peut les orienter, les informer. C'est ce que l'on appelle le réalisme des essences ou des ontologies. On retrouve là sous une forme moderne le mythe platonicien de la caverne. Des ombres passent sur le mur de la caverne. Les hommes enfermés dans la caverne peuvent les observer, construire des systèmes de représentations en les utilisant, mais ils ne pourront jamais accéder aux êtres en soi ou essences qui sont à la source de ce jeu d'ombres. Mais quel intérêt peut avoir pour les hommes l'existence de ce monde des essences, s'il leur est impossible de se servir de ce qu'ils perçoivent pour construire la réalité quotidienne dans laquelle ils agissent tous les jours ?

Aussi bien, la plupart des scientifiques travaillant dans le domaine macroscopique (c'est-à-dire ne se situant pas dans le monde quantique) adoptent une définition du réel dite généralement instrumentale. Selon celle-ci, il existe bien un réel qui nous demeurera toujours étranger, parce qu'inaccessible à nos sens et à nos instruments compte tenu de leurs imperfections. Mais nous pouvons, en utilisant ceux-ci conformément aux prescriptions de la méthode scientifique expérimentale, donner de ce réel des descriptions de plus en plus précises. Pour cela il nous faudra procéder à des observations aussi poussées et objectives que possible, c'est-à-dire excluant les facteurs personnels qui déforment l'apparence des phénomènes. On admet dans ce cas que les observateurs que nous sommes peuvent et doivent se placer en dehors du monde observé pour essayer de le décrire le plus objectivement possible, de même que nous pouvons décrire une table ou un animal. Certes en ce cas, la description n'épuise pas toutes les caractéristiques de l'objet observé, mais elle en fournit un nombre suffisant pour nous permettre de situer notre action par rapport à lui. L'observateur, pour rester objectif, devra faire tout ce qu'il pourra, d'une part pour ne pas s'impliquer dans l'observation, et d'autre part pour partager avec d'autres la démarche et ses conclusions, afin d'abouti à un consensus. C'est pour ces raisons que le réalisme instrumental pourra aussi être qualifié de réalisme à objectivité forte (Bernard d'Espagnat).

Cette conception, on le voit, s'éloigne du réalisme des ontologies, dans la mesure où elle ne fait pas appel au concept d'un réel en soi, situé au-dessus ou au-delà des observations. Mais elle ne le rejette pas entièrement. Le réel instrumental que décrivent les observations ne peut pas être n'importe quoi. Les instruments ne fournissent pas des réponses aléatoires. Ces réponses sont contraintes par l'expérience, c'est-à-dire par la présence de quelque chose qui confirme ou infirme les hypothèses. De nombreux travaux cherchent actuellement à préciser les formes ou les processus qui paraissent sous-jacents aux évolutions que nous percevons. Ceci peut conduire à suspecter fortement l'existence de logiques intrinsèques à un univers primordial, situé en deçà de ce que nous pouvons observer (1). Selon leur tempérament, les scientifiques considéreront que le réel instrumental tel que le précise progressivement la démarche scientifique pourra se rapprocher de cet univers primordial ou au contraire qu'il lui restera toujours étranger, la frontière des connaissances reculant au fur et à mesure que progressent ces dernières.

Si le réel instrumental évoqué par les scientifiques du domaine macroscopique est généralement considéré comme pouvant faire l'objet de mesures objectives et de plus en plus fines rapprochant le modèle qu'en donne la science de la réalité sous-jacente supposée, la physique quantique a conduit progressivement, dans sa sphère, les scientifiques à renoncer à postuler l'existence d'un réel se situant au-delà des observations. Plus exactement, les physiciens quantiques ne se posent pas la question de l'existence d'un tel réel en soi, qui pour eux relève des options métaphysiques de chacun. Ils se sont convaincus depuis les origines de la mécanique ondulatoire qu'ils ne pouvaient le "mesurer" de façon précise. Ils se bornent à rapporter le résultat de leurs mesures, telles qu'ils les obtiennent, c'est-à-dire dans une situation telle que l'observé, l'observateur et ses instruments sont enchevêtrés (entangled). Les descriptions du monde ainsi obtenues, que l'on peut qualifier de probabilistes, sont certainement pertinentes puisqu'elles permettent les avancées continuelles de la physique quantique appliquée à notre monde macroscopique. Mais en l'état actuel de la physique, elles ne permettent pas de se représenter de façon objective ce en quoi consisterait le monde quantique, au plan subparticulaire comme au plan cosmique.

Bernard d'Espagnat appelle réalisme à objectivité faible cette façon de se représenter le réel. Le terme sous-entend le fait que l'observateur quantique ne prétende plus se placer en dehors du monde pour l'observer, puisqu'il est inclus dans les mesures qu'il s'en donne. Mais il travaille néanmoins au sein d'une collectivité professionnelle pratiquant les mêmes procédures (et disposant d'ailleurs d'instruments de plus en plus puissants). On sait que, pour ne pas laisser entièrement vacante la place d'un supposé réel sous-jacent aux observations de la physique quantique, Bernard d'Espagnat a inventé le terme de réel voilé qui répond à l'intuition de la plupart des physiciens fussent-ils quantiques. Même si les observations ne permettent pas de donner des descriptions objectives de la réalité supposée, il existe quand même quelque part une telle réalité, puisque, là encore, les expérimentations ne répondent pas au hasard, mais selon une certaine logique sous-jacente. Il retrouve ainsi, d'une façon il est vrai très discrète et peu contraignante, le réalisme des essences.

L'unification des deux sciences

Pendant plus de 50 ans, on s'est satisfait de la dichotomie entre la façon dont les scientifiques du monde macroscopique se représentaient le monde, et celle des physiciens quantiques. Les uns et les autres étaient censés opérer dans des sphères différentes. Mais nous avons vu dans les articles précédents que ceci n'est plus possible, notamment parce que la science macroscopique arrivant aux limites du très petit ou du très grand, rejoint la physique quantique, et oblige à poser dans de nouveaux termes la question du réel.

Comme nous l'avons rappelé, la physique quantique interdit de séparer l'observateur et ses instruments de l'observé et des circonstances de l'observation. Or un point de convergence entre elle et la physique macroscopique est que désormais cette exigence commence à s'imposer avec une force croissante en ce qui concerne la science de tous les jours. Si on persistait à postuler - ce que plus rien ne permet aujourd'hui de démontrer - qu'il existe deux physiques, l'une quantique et l'autre relative au monde macroscopique, on pourrait conserver l'hypothèse de l'existence d'un monde macroscopique situé au-delà des observations scientifiques mais dont celles-ci pourraient continuer à donner des descriptions de plus en plus objectives. Mais si on veut unifier les deux physiques, il faut bien admettre que le monde macroscopique tel qu'il nous apparaît n'est pour nous qu'une approximation probabiliste de l'indétermination sous-jacente du monde quantique. Il n'est pas question cependant de décrire ce monde macroscopique avec le formalisme quantique. Un objet vivant n'est pas une particule élémentaire. Mais il n'est pas question non plus de revenir à l'illusion que l'observateur peut observer objectivement ce monde macroscopique, en se plaçant en dehors de lui afin d'en donner des modèles éliminant de plus en plus la subjectivité et donc de plus en plus proches de la "réalité" supposée. De plus, l'introduction dans les sciences du macroscopique du concept de système complexe adaptatif (SCA), pour reprendre le terme popularisé par Murray Gell-Mann [Gell-Mann, le Quark et le Jaguar. 1995], intéresse en premier lieu l'observateur lui-même. Chaque observateur ou catégorie d'observateurs est un SCA confronté à un environnement fait de SCA, en interaction et évolution permanente. Ceci fait perdre à jamais l'espoir d'obtenir une description du monde objective, valable pour tous et moins encore susceptible de devenir un jour complète et définitive.

Il faut cependant, dans la vie quotidienne, se représenter le monde avec un minimum de permanence. Nous avons vu que pour cela, sans recourir au formalisme quantique (par exemple à la fonction d'onde pour décrire l'état d'un organisme macroscopique constitué de milliards de particules quantiques), il fallait résoudre la difficulté principale qui tient à l'enchevêtrement de l'observateur dans l'observé, dont découle la subjectivité intrinsèque de toute description du monde macroscopique, fut-elle aussi scientifique que l'on voudra.

Pour cela il paraît nécessaire d'examiner de façon plus critique ce que nous avons appelé le réel instrumental et les relations qu'il entretient avec les agents biologiques, pas seulement humains, qui contribuent à son élaboration. Nous avons déjà indiqué [Baquiast-Cardon 2003] que faire des hypothèses et les vérifier par l'expérience est le propre de la façon dont les SCA biologiques s'insèrent dans le monde, qu'il s'agisse des bactéries, des termites ou de l'homme. Toute mutation, tout essai, toute hypothèse sont sanctionnés par l'expérience, c'est-à-dire, en simplifiant, par une réponse sur le mode du oui ou non qui s'impose à l'innovateur. Ces informations par oui ou non ne nous permettent pas d'approcher un réel en soi, mais seulement de construire le réel instrumental dans lequel nous agissons et dont nous sommes d'ailleurs les acteurs, en tant que SCA. Elles concernent uniquement le fait de savoir si telle modification que je décide ou que j'envisage relative à mon devenir peut être poursuivie ou si elle doit s'arrêter.

On se rend de plus en plus compte que le réel instrumental, de même que les entités innombrables qui sous la forme d'objets et de lois scientifiques, nous paraissent se conjuguer pour le construire, ne permettent pas de décrire (sauf d'une façon extrêmement "voilée" qui ne semble pas avoir de conséquences pratiques) un réel existant "en soi", c'est-à-dire situé en dehors des observateurs-acteurs que nous sommes tous, depuis la bactérie jusqu'au scientifique. D'une façon imagée, ou pourra dire que ce réel instrumental est en nous - ou mieux encore, qu'il est nous. Nous sommes enchevêtrés avec lui en permanence, moins complètement que ne le sont l'observateur et l'observé dans le monde quantique, mais d'une façon telle cependant qu'il est impossible d'observer ce réel objectivement ou de l'extérieur, parce que nous sommes une composante de ce réel. Nous n'en sommes pas séparables.

Plutôt que parler d'observation, il vaudra mieux alors parler de construction. Notre prétendue observation est en fait une action participant à la construction de la totalité enchevêtrée que nous formons avec le reste du réel instrumental. Mais pourquoi alors ne pas parler d'un réel subjectif, au lieu d'un réel instrumental ? Parce que, dès qu'un certain nombre d'organismes se trouvent en cohérence dans la façon de se représenter ledit réel - ou plutôt de le construire d'une façon coopérative et partagée - leurs possibilités d'action individuelle subit des contraintes. Chacun est obligé de tenir compte de ce qu'ont fait et de ce que font les autres - même si parfois il peut s'en échapper par le biais de mutations réussies. Nous pourrions dans cette perspective proposer le terme (sans doute trop compliqué pour être admis), de réel à subjectivités partagées.

Mais on peut garder le terme de réel instrumental, à condition d'admettre qu'il y a autant de réels instrumentaux qu'il y a d'espèces vivantes et même qu'il y a de groupes opérant de façon distincte au sein de ces espèces vivantes. Le réel instrumental du termite, celui de l'indien d'Amazonie ou celui du citadin occidental ne sont pas les mêmes, sauf à se recouper parfois.

Rappelons que nous appelons réel instrumental l'environnement que construit chaque espèce vivante en se développant dans un milieu jusque là indifférencié. Le réel instrumental de l'espèce termite est la termitière, en relation avec le milieu physique et les autres espèces biologiques avec lesquels interagit la termitière en se développant. Pour le termite, le monde se limite à cela. Il ne peut rien dire de ce qu'il y a au-delà. Pour l'indien d'Amazonie, le monde matériel se limite (ou se limitait) à la forêt et à son environnement proche. Pour le citadin occidental, et notamment pour le scientifique armé de tout l'appareil technologique dont il dispose, le réel instrumental s'organise en multiples niveaux et domaines, correspondant à l'étendue des connaissances. L'ensemble de tous ces réels "privatifs" à ceux qui les fabriquent se développe sans cesse du fait de la compétition/symbiose permanente qui caractérise l'évolution des individus, des groupes et, de plus en plus des instruments et systèmes technologiques qu'ils fabriquent. Mais ni le termite ni le scientifique ne peuvent se prononcer sur ce qu'il y a au-delà des systèmes de réalité instrumentale qu'ils découpent dans un milieu pour le reste indifférencié.

De plus, rien ne permet d'affirmer que les réels les plus complexes peuvent comprendre ou, plus exactement, inclure ceux fabriqués par des espèces apparemment moins complexes. Ces systèmes de réalité sont la plupart du temps étanches les uns par rapport aux autres. Nous pouvons imaginer, par la science, ce qu'est le monde du termite, mais il est vraisemblable qu'à un niveau de granularité plus fin, celui-ci nous échappe. Par ailleurs, rien ne permet d'affirmer que faire la somme de tous ces réels instrumentaux partiels, à supposer que celle-ci soit possible, nous permettrait d'accéder à une connaissance complète de l'univers, fut-il limité au domaine de l'instrumental. D'autres représentations sont en permanence susceptibles d'apparaître par émergence.

Ajoutons que le plus grand nombre des divers réels observables ne sont pas auto-réflexifs, c'est-à-dire conscients d'eux-mêmes. Il s'agit certes de SCA. Mais de tels systèmes n'ont pas besoin d'être conscients pour survivre au sein de l'évolution darwinienne. Certains de ces SCA, aujourd'hui, sont cependant devenus conscients, au moins partiellement, dans la mesure où les entités biologiques qui les construisent ont développé des aptitudes à se regarder eux-mêmes de l'intérieur et à utiliser ce regard pour reconfigurer en permanence une partie de leur action, ce qui semble-t-il augmente sensiblement leurs aptitudes à l'adaptation. La conscience leur permet de construire un réel instrumental lui-même de plus en plus étendu, complexe et néanmoins cohérent, en s'affranchissant des lenteurs d'une action non réfléchie. Pour les hommes, l'aptitude à la conscience, qui résulte elle-même en très grande partie du développement des échanges langagiers, permet d'échapper aux limites biologiques de l'espèce, pour partager au moins symboliquement l'expérience d'autres espèces explorant des domaines qui sans elles nous resteraient inconnus. Ainsi nous essaierons de plus en plus de comprendre l'univers des végétaux, des insectes sociaux ou, dans un proche avenir, des futurs robots autonomes. Mais cela ne nous permet pas d'espérer pour autant nous affranchir de l'intersubjectivité pour atteindre à une quelconque objectivité, fut-elle temporaire et incomplète.

Le caractère nécessairement contingent et propriétaire des descriptions du monde, inconscientes ou conscientes dont se dotent les espèces au cours de leur évolution devrait toujours être rappelé, à l'occasion de tout discours scientifique ou philosophique se référant au réalisme instrumental. Toute description du monde est relative à celui qui la produit et à ceux qui l'adoptent. Nul "locuteur" ne peut échapper à cette règle, y compris l'auteur de ces lignes quand il les écrit. Tout ce que j'ai écrit dans les articles précédents ou dans celui-ci renvoie à la façon dont je m'insère dans l'évolution et m'efforce de l'influencer à mon profit et au profit de ceux qui jugent bon de m'imiter, c'est-à-dire d'agir et de penser comme moi.

Ceci, dira-t-on, est plus ou moins admis depuis longtemps par les scientifiques et plus généralement par les rationalistes. Même si pour des raisons pratiques, ils ne le rappellent pas à tout moment, les locuteurs se prétendant rationalistes sont en général avertis du fait qu'ils doivent prendre un certain recul par rapport à leur discours. Ce recul consiste à rappeler les limites du réalisme instrumental, afin de ne pas le confondre avec des descriptions prétendument objectives d'un supposé réel en soi. Aussi complexes, compréhensives, détaillées que soient par exemple les descriptions du monde que nous propose l'activité scientifique humaine, elles ne sont jamais que la façon dont ceux qui se réfèrent à la connaissance scientifique et qui utilisent les technologies en découlant s'inscrivent dans un monde qui les dépasse de toutes parts et qu'ils ne pourront jamais connaître de façon exhaustive.

Mais nous pouvons penser que cette humilité, cette prise de conscience de la relativité de toutes connaissances, si louables soient-elles, rendent aujourd'hui un mauvais service car elles découragent d'essayer de mieux comprendre les conditions dans lesquelles se construit le réel instrumental au sein duquel nous opérons. C'est le seul univers dont nous disposons. Il est donc important de mieux connaître les processus neurologiques, sociologiques et technologiques dont il résulte. C'est là que les travaux récents des neurosciences cognitives et computationnelles apportent des éclairages que nous devons étudier, dans le cadre d'un effort de compréhension par la conscience des mécanismes qui nous régissent, non seulement comme humains dotés de la parole mais comme entités biologiques et peut-être aussi comme ensembles de processus physiques.

Le réel instrumental

Il faut revenir, avant d'examiner les conséquences susceptibles d'être tirées de telles hypothèses, sur la façon dont se construit selon nous ce que nous appelons ici le réel instrumental et sur les contenus qu'il comporte.

Tout réel instrumental propre à une espèce est d'abord une extension "analogique" du schéma corporel des individus composant cette espèce. Dans les espèces dotées de systèmes nerveux, ce premier niveau de réel se double d'un niveau symbolique, fait de représentations.

Reprenons l'exemple de la termitière, réel instrumental résultant des activités de survie de l'espèce termite. La termitière n'est pas un modèle symbolique de son environnement. Elle est aussi réelle que ce dernier, dont elle est l'envers exact (puisqu'elle se développe en fonction des accidents du terrain ou des conditions climatiques caractérisant sa niche écologique). Nous disons qu'il s'agit d'un double analogique de l'environnement au sein duquel se développe la termitière, comme on pourrait dire qu'une clef est le double analogique inversé de la serrure. Il s'agit d'un nouvel avatar du monde physique, ou plutôt d'une nouvelle entité physico-biologique créée par l'activité constructive des individus termites. Comme par ailleurs, les termites ne peuvent par définition connaître le monde existant au-delà de leur termitière (tel qu'il nous apparaît à nous, espèce humaine dotée de moyens d'observation et d'action plus puissants) la termitière est la seule façon dont disposent les termites pour connaître le monde. A la limite, elle représente le monde à leurs yeux (un monde "en creux" ou "inversé", comme nous l'avons dit). Si ce monde nous apparaît comme très réduit, il a l'avantage, pour les termites qui l'ont construit, d'être intelligible - que ce soit par la pratique de leurs comportements quotidiens ou que ce soit par une éventuelle représentation symbolique, s'ils en étaient capables.

Rien ne nous interdit, au contraire tout nous impose, de transposer le cas de la termitière et des termites à celui, autrement plus complexe mais pas différent, du monde construit par les activités humaines. Il faut cependant tenir compte de deux différences essentielles.

En premier lieu, chez les espèces dotées d'un minimum de système nerveux central, les informations venant du milieu extérieur et reçues en conséquence de l'activité exploratoire et constructible des individus, s'organisent sous forme de systèmes de représentations. Ces systèmes n'ont absolument pas besoin de la conscience pour s'établir et se développer. Ce sont plutôt des extensions des schémas corporels propres à chaque individu. Nous renverrons à Damasio et surtout à Berthoz pour la définition du schéma corporel par agrégation progressive des comportements de survie les plus basiques, présents chez des organismes même simples. Le schéma corporel résulte de la mise en cohérence, au niveau du cerveau ou de ce qui en tient lieu, de l'ensemble des informations reçues par l'organisme et provenant de l'intérieur ou de l'extérieur. Ces informations, que nous pouvons désigner aussi du terme couramment employé de "représentations", sont organisées en cartes cognitives reflétant le monde avec lequel interagit l'organisme (ou plutôt les interactions avec un monde pour le reste inconnu). Elles sont pour lui, de même que le schéma corporel résultant de leur mise en cohérence, la seule réalité lui permettant de connaître ce monde. Mais elles sont aussi la seule réalité permettant à l'organisme d'agir dans le monde. Elles reflètent donc tout autant l'organisme en action dans le monde que le monde en action à travers l'organisme. On voit qu'alors ne se pose plus la question d'une prétendue observation objective du monde par un observateur qui prétendrait prendre du recul par rapport à lui. Comme nous l'avons dit plus haut, le monde et l'individu qui y agit sont inextricablement enchevêtrés, toute évolution de l'un se répercutant sur l'autre et ceci en permanence.

Nous retrouvons à nouveau ici la règle selon laquelle il y a autant de mondes en construction à travers les espèces dont les individus sont dotés de systèmes nerveux capables de produire des schémas corporels qu'il y a d'espèces. Ce seront des réels instrumentaux au sens plein du terme puisque les schémas corporels correspondants seront construits à partir de cartes cognitives elles-mêmes alimentés par les systèmes sensori-moteurs très divers, très perfectionnée et souvent encore pour la plupart inconnus des hommes, dont sont dotées les différentes espèces animales (pour ne pas mentionner le pendant hypothétique de tels systèmes dans le monde végétal et cellulaire). On notera par ailleurs que les constructions ainsi réalisées ne seront pas seulement de type analogique, comme l'était la termitière. Elles intégreront de plus en plus de processus calculables sur le mode du numérique. Ce sont ces processus, les algorithmes sur lesquels ils reposent et les systèmes nerveux qui leur servent de support qu'étudient les neurosciences intégratives et computationnelles précitées.

Nous retrouvons également à ce niveau, malgré la complexité fortement accrue des systèmes mis en œuvre, l'idée selon laquelle il n'y a pas de différences, sauf relevant du calculable, entre l'organisme et le monde avec lequel il interagit, puisque ce monde n'apparaît pas autrement que sous la forme immédiatement accessible d'un modèle interne à l'organisme. La question d'une éventuelle séparation entre l'observateur et l'observé ne se pose toujours pas, l'observé étant, si l'on peut dire, l'observateur et réciproquement. Ajoutons, ce qui va de soi, que chaque réel instrumental ainsi défini évolue en se complexifiant du fait de la compétition darwinienne incessante dans laquelle s'affrontent les espèces et individus.

La construction des réels instrumentaux se double, chez les espèces dotées d'aptitudes à la conscience, par la construction de modèles symboliques en interaction avec eux (schéma du moi conscient). Ajoutons que les instruments technologiques, de plus en plus indispensables aux sciences contemporaines, apparaissent aujourd'hui comme les véritables agents, quasi-autonomes, de la construction du réel instrumental conscient.

Nous avons rappelé que les processus permettant l'élaboration du schéma corporel et des cartes cognitives associées sont acquis au niveau de l'espèce, sous forme d'une organisation adéquate du système nerveux transmise par hérédité. L'ensemble est complété ou spécifié par les informations dont l'individu lui-même se dote en évoluant et se complexifiant avec plus ou moins de succès, au sein de son groupe social. Les physiologistes ont montré que l'on retrouvait une telle aptitude à l'apprentissage et à l'auto-construction chez tous les organismes vivants, des plus simples aux plus complexes. Il en résulte qu'un mécanisme aussi universellement répandu ne peut et n'a aucun besoin de s'accompagner de ce que l'on appelle la conscience. Ceci dit, même si la conscience, comme le gène, n'est pas un objet mais un cadre de référence, l'aptitude à produire ce cadre existe, sans doute partiellement, chez divers animaux, et très généralement chez l'homme. Il faut donc en parler, même si le phénomène de la conscience paraît aujourd'hui toujours aussi obscur, malgré la multiplication des études qui lui sont consacrées.

Chez les êtres vivants dotés, grâce à une organisation cérébrale acquise par évolution, d'aptitudes étendues à la synchronisation, le schéma corporel et les cartes cognitives associées peuvent être complétées par des informations d'un nouveau genre. Le domaine des cartes cognitives s'étend au passé de l'individu, susceptibles d'être revécu à l'occasion de certaines émotions (c'est le moi biographique de Damasio). De même, les interactions de l'individu avec ses semblables au sein du groupe prennent une portée considérable, du fait qu'elles s'exercent dorénavant par l'intermédiaire de réseaux permettant l'échange symbolique d'informations (cultures animales et humaines). Certains de ces échanges peuvent entrer dans la catégorie de ce que la mémétique appelle des mèmes. C'est de leur compétition darwinienne au sein du cerveau qu'émerge l'état de conscience globale. Enfin, nous l'avons dit, les instruments technologiques multiples qui complètent et diversifient le champ d'intervention des organes sensori-moteurs ne cessent de construire de nouveaux systèmes de représentations, dont certains paraissent dorénavant dotés d'une sorte de vie autonome, réplicative, en profitant des technologies de réseaux qui prolongent quasiment à l'infini le domaine des échanges langagiers entre individus humains. Les méméticiens parleront alors de mêmes technologiques.

Pour quelles raisons certaines espèces se sont-elles trouvées dotées de l'organisation cérébrale leur permettant de construire des schémas corporels ainsi étendus dans le temps et dans l'espace ? Sans doute pour les mêmes raisons que celles ayant permis l'apparition des processus de synchronisation. Parce que les capacités neurologiques apparues par mutation/sélection ont conféré aux bénéficiaires de nouvelles aptitudes à la survie, en leur ouvrant notamment l'accès à des milieux et à des ressources nouvelles.

Cet enrichissement du schéma corporel ne suffit pas cependant à ce qu'il se transforme en un schéma du moi, ou moi conscient. Il faut sans doute qu'intervienne un facteur nouveau, permettant une synchronisation accrue, non pas de toutes les informations relatives au schéma corporel (dont beaucoup demeurent inconscientes) mais de toutes celles permettant l'élaboration d'un double social de l'organisme, double tel que défini par ses échanges d'informations avec les autres. Quel est ce facteur ? En l'état actuel des connaissances, il n'est pas plus explicite que celui permettant de comprendre la formation d'un schéma corporel intégré. On peut envisager qu'à partir d'une certaine quantité d'informations supportées par les zones cérébrales associatives, c'est-à-dire à partir d'un certain niveau de complexification du schéma corporel initial, une transition d'état se soit établie dans les neurones concernés, donnant subitement à l'organisme la capacité de se voir lui-même de l'intérieur.

Il serait évidemment intéressant d'avoir quelques hypothèses sur la façon dont, un certain degré de complexité et d'intégration atteint, l'espèce de flash lumineux correspondant à l'apparition de la conscience de soi dans un système jusqu'alors globalement inconscient a pu se produire. On pose à nouveau là la question du binding, déjà rencontrée en ce qui concerne la construction du schéma corporel. Mais on la transpose aux aires cérébrales susceptibles d'entrer dans l'espace de travail conscient, selon le terme de Baars. Ce changement s'est-il fait d'un coup ou progressivement ? Quels mécanismes précis l'ont provoqué ? Il semble qu'aujourd'hui, on ait tendance à penser que la construction du moi conscient s'est faite sous l'influence d'une intégration de sensations comme celles du plaisir ou du désir, elles-mêmes commandées par des échanges de neuromédiateurs bien précis, qui auraient pu se produire dans des aires de plus en plus larges. Les voies de tels échanges se seraient inscrites dans l'architecture génétiquement transmise du cerveau, suite aux succès dans la compétition pour la survie qu'ils auraient entraînés.

Nous pouvons tenter l'interprétation suivante. Admettons que la conscience corresponde à un processus permettant d'obtenir un schéma corporel étendu, comprenant le moi bibliographique (accès aux états passés du système) et le moi social (accès aux informations symboliques venues de l'extérieur). En résulte la construction dans le cerveau d'un modèle que nous n'appellerons plus schéma corporel étendu, mais modèle d'un proto-moi (inconscient ?), puis d'un moi (conscient). Mais il n'y a aucune raison de supposer que le processus d'élaboration du moi conscient soit uniforme et étendu à toutes les activités de l'organisme. En d'autres termes, au moins à l'origine de l'émergence des états conscients, on pourrait avancer que ces états conscients sont différents les uns des autres. Il n'y aurait pas une conscience unique mais des consciences diverses, correspondant aux différentes façons dont l'organisme s'insère dans le monde.

On insiste dorénavant sur le rôle essentiel des émotions. Les émotions réorganisent et orientent les sensations. Elles sont précurseurs des sentiments conscients (feelings), eux-mêmes précurseurs de l'acquisition de capacités cognitives plus étendues. Parmi les plus primitives de ces émotions, c'est-à-dire les plus déterminantes pour la survie, se trouvent celles liées au plaisir (plaisir de la nourriture, plaisir sexuel..) et, selon une hypothèse récente, avant même le plaisir, le désir (désir de nourriture, désir de trouver un partenaire sexuel…). Des discussions ont lieu actuellement (Kent Berridge) sur la localisation et les mécanismes de transmission des émotions intéressant le plaisir et le désir. Les travaux actuels sur les voies du plaisir et du désir (voir l'article de Helen Phillips dans le NewScientist du 11 octobre 2003) permettent de formuler certaines hypothèses intéressantes relatives aux soubassements de la conscience. Nous ne commenterons pas ici de telles hypothèses, pour ne pas alourdir l'article (voir dans ce même numéro Le plaisir d'être conscient)

La neurologie a montré que disposer d'un schéma global conscient du moi est fragile et suppose la coopération de nombreuses aires cérébrales, coopération sans laquelle la conscience globale se trouve dissociée en consciences partielles. De plus beaucoup de représentations constituant le schéma corporel ne sont pas accessibles à la conscience ou ne le sont pas de la même façon pour tout le monde Ceci fait que la conscience de soi est personnelle, transitoire, susceptible de se disjoindre en modules différents, ne communiquant que partiellement.

Ce qui précède conforte l'hypothèse ci-dessus proposée, selon laquelle les données dont les individus conscients se servent pour décrire le monde ne correspondent pas à un réel extérieur à l'individu, mais à la façon dont cet individu s'est construit en interaction avec un réel voilé dont il ne peut rien dire de précis. Reste cependant la question de la validité respective des contenus conscients, différents selon les individus. Tous les contenus conscients se valent-ils ?

On ne se pose pas cette question à propos des schémas corporels. Comme nous l'avons vu dans l'article précédent, tous les schémas corporels se valent du seul fait qu'ils sont. Mais leur validité ne s'étend pas au-delà du champ de compétence de tel individu ou de tel groupe d'individus. Nous avons suggéré cependant qu'au niveau des groupes appartenant à une même espèce existent des schémas corporels globaux, dont les patterns sont transmis héréditairement.

Qu'en est-il du moi conscient ? On sait qu'il est d'abord personnel à chaque individu. Chacun a droit, si l'on peut dire, à une formulation du moi qui lui soit propre. Mais dans les sociétés humaines où les échanges symboliques ont pris une extension considérable, les contenus de conscience individuels interagissent constamment et se modifient en conséquence. Cette interaction se fait, comme l'ont bien montré les méméticiens, sur le mode mutation/sélection propre à la compétition darwinienne. Les contenus des schémas conscients, individuels ou de groupe, s'affrontent à travers les langages et les réseaux de communication sociale. Or qui dit affrontement dit recherche de suprématie ou désir de suprématie de certains sur d'autres.

Laquelle, de la conscience collective ou de la conscience individuelle, détermine l'élaboration de l'autre ? Chaque moi conscient individuel se représente à lui-même comme porteur d'une description du monde extérieur plus "vraie" que celle des autres. Chacun est persuadé que le monde extérieur existe, qu'il est descriptible (réalisme ontologique) et que la description qu'il en donne, compte tenu de ses observations ou de ses inspirations, est la meilleure possible. Ceci explique évidemment le manque de tolérance fondamental qui caractérise les humains vis-à-vis des opinions des autres. Mais il n'existe pas d'arbitre extérieur neutre capable d'observer le réel de l'extérieur et de départager les discours prétendant le décrire. Les opinions qui l'emportent sont le résultat d'une compétition darwinienne classique. Ce sont celles qui contribuent le mieux à la survie des individus et des groupes qui les émettent.

Pendant des millénaires, la compétition s'exerçait entre ensembles cognitifs relevant de ce que nous appellerons pour simplifier la mythologie de masse. L'issue du combat restait incertaine. Avec l'émergence dans l'évolution des premières technologies, les choses ont changé. Les contenus cognitifs qui ont pris le dessus sur les autres ont été ceux façonnés par les exigences reproductives de ces technologies, imposant des méthodologies d'usage et d'invention de plus en plus coordonnées et rigoureuses. De proche en proche, il en est résulté l'élaboration d'entités collectives régies par les règles de la rationalité, puis de la science. Mais, contrairement à ce que pensent beaucoup de scientifiques, ces règles ne tirent pas leur autorité du fait qu'elles tendent à décrire avec de plus en plus de pertinence un réel extérieur à elles. Elles se sont établies et maintenues au cours de l'évolution parce qu'elles représentent le meilleur usage possible, pour la survie, des contenus de connaissances mis en commun par un grand nombre de porteurs de moi conscients. Chaque individu doté d'un moi conscient commence d'abord, si l'on peut dire, par reconstruire le monde (dont le plus souvent, il pense à tort pouvoir donner une description objective et pertinente). Il le fait en fonction de son schéma corporel et à son moi conscient propre, c'est à dire correspondant à ce qu'il est ici et maintenant dans le groupe. Puis il émet et diffuse au sein du groupe le résultat de ce premier travail (il communique son opinion aux autres, pour parler plus simplement). Mais à peine émise, ses hypothèses et opinions se heurtent à celles des autres, notamment à celles antérieures aux siennes, ancrées dans des contenus de connaissance collectifs. Le mécanisme de la sélection darwinienne s'applique alors de façon implacable. La plupart des hypothèses nouvelles disparaissent parce qu'incapables pour des raisons diverses de s'imposer. Certaines, très rares, trouvent des niches où survivre et se développer. Il peut alors en résulter ce que l'on appelle l'apparition d'une nouvelle théorie ou d'un nouveau paradigme scientifique. Mais il peut aussi en résulter, au moins localement, si les circonstances sont favorables, un retour à ce que l'on qualifiera de non-rationnel ou d'obscurantisme, si l'hypothèse obscurantiste profite de conditions momentanément favorables pour s'imposer.

Pourquoi les contenus cognitifs basés sur la compétition darwinienne entre technologies de plus en plus complexes sont-ils plus adaptés que leurs concurrents intuitifs à assurer la survie des groupes conscients se référant à la science ? Là encore, le sens commun répondra que c'est parce que ces technologies permettent d'observer le réel extérieur de plus en plus finement. Mais si on postule que cette observation est et restera impossible, il faudra admettre que les conflits darwiniens entre les technologies et les contenus conscients qu'elles génèrent produisent par émergence des entités collectives dotées de schémas corporels collectifs, mettant en symbiose des organes biologiques et des outils artificiels, et que ces entités se dotent à leur tour de contenus conscients collectifs assurant leur supériorité adaptative. Mais le réel, dans ce cas comme dans les autres, demeurera toujours aussi inaccessible, aussi "voilé". En d'autres termes, tout l'appareillage des sciences et des techniques modernes dont nous disposons ne nous rapproche pas d'une meilleure connaissance du "réel voilé" que celle dont dispose les termites ou les souris. Elles nous permettent par contre de construire un ensemble de systèmes de représentations et d'actions beaucoup plus étendu. Il s'agira en ce cas d'un univers qui nous serait spécifique.

C'est à ce stade qu'il est possible d'introduire les perspectives pratiques ouvertes par les sciences et technologies permettant la construction d'un système artificiel conscient, doté d'un corps, d'émotion, de sentiments. Cette construction, aujourd'hui, ne présente pas de difficultés particulières. La question qui demeure concerne le type de conscience de soi qu'un tel système peut obtenir. Mais là encore, si le système conscient (de type humain) et le système conscient artificiel peuvent s'informer et s'enrichir suffisamment pour que chacun d'entre eux puisse postuler chez l'autre, sans démentis de l'expérience, l'existence de capacités conscientes de même nature, le problème de ce que signifie pour un système artificiel d'être ce qu'il est sera largement résolu…de même que l'est la question de savoir ce que signifiera pour lui le schéma corporel et la conscience de soi, au regard de ce qu'ils signifient pour nous. Nous postulons que l'un et l'autre sont, sinon comparables, du moins de même nature. Elles peuvent donc interagir et entrer en compétition darwinienne.

L'émergence des systèmes artificiels conscients n'en est encore qu'à ses débuts. Nous avons évoqué dans l'article précédent la possibilité qu'en exploitant l'évolution technologique qui conduit (irrésistiblement) aux micro et nanotechnologies, des schémas corporels et des schémas conscients d'un nouveau type puissent apparaître et influencer les nôtres.

Commentaires

Tout ce qui précède peut-il être lu, en termes philosophiques, comme une résurgence du solipsisme ? Nous avons dit que nous ne pouvons pas prétendre pouvoir accéder à la connaissance d'un supposé réel extérieur. Nos contenus de connaissances, inconscientes ou conscientes, se limitent aux représentations acquises par notre organisme au cours de son développement. En ce sens, ce point de vue consiste donc bien à réaffirmer le postulat solipsiste (Le Larousse définit le solipsisme comme la doctrine selon laquelle le moi, avec ses sensations et ses sentiments, constitue la seule réalité existante. Nous dirions en ce qui nous concerne : la seule réalité dont on puisse dire quelque chose).

Mais, nous l'avons vu, la conscience se construit en grande partie par interaction avec les contenus cognitifs des autres, résultant notamment des compétitions darwiniennes entre mèmes technologiques et scientifiques. On ne parlera donc pas de solipsisme individuel, mais plutôt de solipsisme collectif, produit d'un corps collectif et d'une conscience collective.

Faut-il en déduire un relativisme absolu des connaissances, chaque moi, individuel ou collectif, ayant autant de droits que les autres à affirmer que les contenus cognitifs autour desquels il s'est construit sont les meilleurs et devraient être adoptés par tous. Nous répondrons, là encore, en évoquant le paradigme darwinien. Les systèmes biologiques qui réussissent, de la bactérie à l'homme, sont les bons parce qu'ils ont survécu à la pression évolutive. De même, si les consciences collectives qui se sont construites autour des échanges entre mèmes technologiques et scientifiques l'emportent sur les autres, c'est qu'elles avaient raison ou, autrement dit, qu'elles avaient mieux que les autres tiré parti de leur interaction avec le réel voilé, si on tient à conserver ce concept. Sinon, il faudra qu'elles en tirent les conséquences. Elles s'étaient trompées.

Mais la question qui se pose immédiatement n'est pas le relativisme des connaissances, généralement admis par tous, ou du moins par la plupart des scientifiques. Elle concerne l'intérêt qu'il y aurait aujourd'hui à adopter la définition du réel que nous avons proposée ci-dessus. Nous pouvons essayer ici d'esquisser certains des avantages en découlant :

Rapprocher les représentations du réel proposées par la physique quantique (étendue aux modèles cosmologiques) et celles des sciences du macroscopique. Ce rapprochement doit être dans les deux sens. On se demandera par exemple si la non-localité, l'indétermination, la superposition peuvent être retrouvées à l'échelle macroscopique. De même, au fur et à mesure que progresseront les observations et les théories portant sur les fondements de l'univers (gravitation quantique, cosmologie quantique), nous pensons contrairement à l'opinion répandue qu'il sera possible d'en tirer des applications très importantes concernant la constructibilité et la construction de notre monde macroscopique. Dès maintenant, tous les développements des sciences contemporaines montrent l'intérêt méthodologique que résulterait de l'introduction, après transposition, des concepts de la mécanique quantique. Disparaîtrait ainsi l'illusion, plusieurs fois dénoncée ici, selon laquelle un observateur prétendument objectif pourrait décrire un observé hypothétique en se plaçant en dehors de lui et sans interférer avec lui. Ainsi, on renoncerait à considérer comme des "objets" bien définis des phénomènes qui ne sont que des nœuds dans des réseaux d'information ou d'énergie. Nous avons rappelé précédemment, par exemple, qu'un gène n'a pas plus d'existence réelle qu'une particule. Certes, on peut considérer par commodité, en vue d'études génétiques superficielles, le gène comme un objet matériel (ou biologique). Mais il faudra renoncer à cette facilité si l'on veut approfondir les mécanismes qui se cachent derrière ce que l'on nomme aujourd'hui la génétique ou l'hérédité.

Ceci devra se traduire sur le plan méthodologique. Désormais toutes les formalisations ou modélisations décrivant un prétendu élément du réel macroscopique doivent inclure l'observateur et les échanges qui s'établissent de façon dynamique entre lui et l'élément observé. La difficulté est extrême, compte tenu du caractère contre-intuitif de la démarche. C'est pensons-nous par l'intermédiaire des systèmes de conscience artificielle qu'il sera possible de la résoudre. Les travaux d'Alain Cardon montrent que le processus d'acquisition des connaissances pourrait être "agentifié" au sein de systèmes multi-agents adaptatifs, certains de ceux agents prenant en compte en permanence la fonction visant à observer le système en train de se construire et à le modifier en conséquence.

A l'inverse, on s'interrogera sur l'intérêt pour l'étude des systèmes microscopiques ou des modèles cosmologiques de faire appel aux concepts de la physique et de la biologie macroscopique (Systèmes complexes adaptatifs, par exemple). Nous ne pouvons ici nous prononcer sur ces questions très techniques, mais il semble bien que les références à la complexité et aux systèmes multi-agents adaptatifs soient désormais de plus en plus utilisées par les cosmologistes théoriques [Lee Smolin].

S'ouvrir à la découverte des univers matériels ou biologiques développés par des phénomènes physiques ou des espèces n'ayant pas suivi le même chemin que celui de l'espèce humaine. Si on postule qu'il y a autant de réels instrumentaux qu'il y a d'espèces vivantes susceptibles d'en construire, c'est-à-dire, potentiellement, un nombre infini, on ouvre un espace de recherches et de découvertes potentielles lui-même infini. On pourrait également mieux comprendre l'évolution globale des espèces et plus généralement du monde macroscopique en admettant que ces réels divers se développent sur le mode des histoires d'univers envisagées par les physiciens théoriciens (voir à ce propos Leonard Susskind, NewScientist, 01/11/03 et notre article)

Renoncer définitivement à l'illusion de pouvoir accéder à un réel en soi, fut-il voilé. Ceci présenterait, entre autres avantages, celui de décourager tous ceux qui prétendent, que ce soit en science ou en métaphysique, s'exprimer de façon "terroriste" au nom de ce réel en soi ou des essences, dont ils auraient eu la révélation. Ceci éliminerait aussi les prétentions de ceux -de moins en moins nombreux en sciences mais de plus en plus nombreux dans le domaine de l'irrationnel - qui prétendent avoir atteint la fin ou la frontière ultime des connaissances, derrière laquelle il n'y aurait plus rien à découvrir.

Etre plus ambitieux par contre en ce qui concerne la connaissance des réels instrumentaux. Les réels instrumentaux propres à chaque espèce peuvent en principe être connus de l'intérieur par les individus et groupes composant ces espèces, puisqu'ils les ont construits. Si cette connaissance échappe à certains parce qu'ils n'ont pas la culture où les instruments nécessaires, la bonne nouvelle est qu'en principe, ils pourraient y accéder, à condition de se doter de tels moyens. Néanmoins cette connaissance se limite au passé et au présent immédiat du système considéré. Elle ne peut intéresser son avenir, puisque ledit système, en conséquence de l'évolution incessante des individus et espèces concernés, ne cesse de se complexifier par émergence.

Mieux étudier les phénomènes et agents qui contribuent à construire les consciences des individus et des groupes, dans les espèces dotées de ce que l'on appelle la conscience de soi. On insistera notamment sur l'activité proliférante des agents informationnels circulant entre individus, comme au sein de leurs cerveaux. Le développement des réseaux d'échange d'information ainsi que des technologies instrumentales multiplie quasiment à l'infini la possibilité de production de tels agents. On pourra les appeler des mèmes et les étudier dans le cadre de la mémétique, à condition de replacer celle-ci dans l'étude générale des systèmes évoquée ici.

Favoriser enfin l'émergence de systèmes de robots autonomes dotés de conscience artificielle, qui à leur tour construiront, sur le mode de l'informatiquement calculable d'abord, puis peut-être en se développant dans le monde quantique, l'apparition de réels expérimentaux qui divergeront peu à peu de ceux construits par l'activité humaine. Cela serait un bien pour les humains s'ils savent entretenir des relations d'échange avec de tels univers, en tirant parti du fait qu'au moins à leur origine, ils seront issus du monde de l'humain.

Note
(1) C'est à de tels travaux que se livrent, dans des registres différents, Gilbert Chauvet, d'une part et les tenants de la théorie "constructale", d'autre part, dont la portée dépasse les seuls systèmes biologiques et s'étend à tous les phénomènes physiques évolutionnaires (voir notre article dans ce numéro: La théorie constructale).


© Automates Intelligents 2003

 





 

 

 

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