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4 juillet 2003
par Jean-Paul Baquiast

Couverture du livre "Freedom Evolves", de Daniel DennettMèmes et
super-organismes
Le Tour de France

Cet article complète notre recension du livre de Daniel Dennett, Freedom Evolves, ainsi que l'article Le libre-arbitre selon Dennett.

Une des difficultés de la mémétique, si elle veut être considérée comme une véritable science, tient à la difficulté d'identifier les mèmes et le rôle qu'ils jouent dans l'évolution des sociétés humaines. Nous avons vu en présentant le dernier ouvrage de Daniel Dennett, Freedom Evolves, que l'auteur a tendance à faire appel aux mèmes dès qu'il veut expliquer un phénomène d'émergence un peu complexe, tel le langage chez l'homme ou - plus complexe encore - la conscience de soi et le libre-arbitre. La démarche a priori n'a rien de critiquable. C'est celle couramment retenue aujourd'hui par les anthropologues et psychologues évolutionnistes (ceux du moins ayant admis le caractère explicatif de la mémétique). Mais vu l'importance stratégique qu'attribue Dennett au rôle des mèmes (Freedom Evolves, p. 175 et suiv.), on peut s'étonner de constater qu'il n'ait pas consacré davantage de travaux personnels à la critique de la mémétique, comme il l'a fait à celle de la génétique.

Les entités que l'on appelle des mèmes, leurs rôles possibles dans l'évolution, leur coopération avec d'autres agents, notamment les gènes, font actuellement l'objet de recherches et débats très vifs. Nous n'en sommes plus à l'intuition fondatrice de Richard Dawkins dans Le gène égoïste (1976). Un des grands problèmes est d'identifier le mème ou sa correspondance neuronale dans le cerveau des individus (Robert Aunger, The Electric Meme). Il faut bien passer en effet par les cerveaux individuels et leur structuration en neurones formels si on veut comprendre un phénomène social comme la transmission, via les langages ou les comportements, d'une information mémétique, image, slogan ou contenu cognitif plus élaboré.

Mais dès que l'on envisage ce qui se passe dans un cerveau individuel, il faut immédiatement se souvenir que les individus sont en partie, sinon parfois en totalité, déterminés par leur appartenance à un ou plusieurs groupes. Ces groupes eux-mêmes peuvent être considérés comme des organismes en compétition darwinienne pour la survie. La compétition entre organismes sociaux se réalise d'abord au plan génétique (transmettre les gènes du groupe). Mais, dans la vie quotidienne, elle s'exerce surtout pour l'accès à la nourriture, au territoire, au pouvoir… Selon la version forte de la mémétique, ce ne sont pas ces compétitions entre groupes qui sont les facteurs premiers de l'évolution, mais des compétitions entre mèmes exploitant l'espace culturel que leurs offrent les groupes. Selon au contraire la version faible de la mémétique (qui est la nôtre), les mèmes ne sont que les armes par lesquels les groupes (et en leur sein les individus) s'affrontent. Il s'agit d'armes ayant leur propre dynamique, un peu comme les armes intelligentes modernes, mais leur action reste subordonnée aux limites de l'espace offert par les groupes. On pourrait prendre l'exemple d'une guerre bactériologique où les armées s'affronteraient par l'intermédiaire de virus et bactéries. L'avenir reproductif de ces micro-organismes (sauf s'ils échappaient aux militaires) resterait dépendant de l'utilisation que les armées en feraient.

Les super-organismes

D'une façon générale, Dennett, dans ses différents ouvrages, même s'il n'ignore pas le problème, ne met pas prioritairement l'accent sur les phénomènes de compétition entre groupes. C'est au contraire, dans la littérature récente, Howard Bloom qui a popularisé le concept de super-organisme et tenté de proposer des lois pour leur évolution darwinienne, par compétition et/ou symbiose (lire notre analyse de son ouvrage Global Brain). Bloom est un méméticien convaincu. Il cherche chaque fois que possible à identifier le rôle des mèmes dans l'histoire. Le succès des premières sociétés chrétiennes s'explique ainsi selon lui par l'explosion épidémique des visions de Paul d'Ephèse. Mais il n'omet pas les autres facteurs produisant l'histoire sociale. On retrouve comme toujours en matière d'évolution le problème de la poule et de l'œuf. Si les idéologies monothéistes ont ainsi envahi l'Occident dans les premiers siècles de notre ère, alors qu'elles n'étaient pas apparues ou n'avaient eu aucun succès auparavant, à quoi cela était-il du ? Certainement à leur dynamique virale émergente (on les comparera à l'émergence du sida). Mais aussi certainement à l'évolution antérieure des super-organismes, caractérisée notamment par l'affaiblissement de l'Empire romain (de même que les virus potentiellement les plus dangereux aujourd'hui, émergent et se répandent suite à l'explosion des échanges entre humains et animaux).

On ne peut donc étudier sérieusement l'évolution si on n'étudie pas celle-ci comme résultant de la co-évolution de nombreux facteurs, dont les super-organismes sociaux (à définir au cas par cas) et les mèmes (eux-mêmes à définir soigneusement, ainsi que leurs correspondants neuronaux).

Le Tour de France

Prenons l'exemple du Tour de France, qui est le grand événement incontournable de notre pays chaque été - celui au moins dont, statistiquement, on parle le plus dans les médias. On peut le considérer comme un vaste mème, un mèmeplexe, apparu au début du 20e siècle, un peu par hasard, et s'étant développé suite à ses qualités compétitives propres. On en fera ainsi l'histoire, on étudiera sa morphologie, l'influence qu'il a sur les esprits et les groupes sociaux, etc.

Tour 2002 - DRMais, d'un autre point de vue, on peut considérer le Tour de France comme un super-organisme au sens d'Howard Bloom, dont les agents de mise en cohérence (conformity enforcers) ont été les industries de l'automobile, du cycle, du tourisme et de la presse moderne, sans mentionner les besoins des français de conforter chaque année une identité menacée. Les mèmes profiteraient alors de cette " infrastructure " pour proliférer, cette prolifération à son tour modifiant plus ou moins profondément le rôle et l'action des agents de cohérence précédemment cités.

Nous sommes là dans un problème classique de la médecine évoqué ci-dessus : la virulence d'un germe tient à la fois aux propriétés intrinsèques de celui-ci et aux résistances offertes par le terrain. Si on veut prévenir une épidémie, il faut à la fois agir sur l'agent infectieux et sur les populations à protéger, par exemple en améliorant leurs conditions de vue.

Pour conclure sur Dennett, on peut effectivement lui reprocher de traiter les phénomènes d'émergence liés au libre-arbitre en se plaçant trop exclusivement au plan de l'organisme (l'individu ou son cerveau). Certes, il insiste sur le fait que le langage et les mèmes qu'il véhicule ont pris naissance et se perpétuent grâce aux relations sociales qu'entretiennent les individus entre eux. Le libre-arbitre est ainsi pour lui, comme nous l'avons vu dans la critique que nous avons consacrée à son livre, un phénomène d'émergence sociale autant qu'un phénomène d'émergence au niveau des cerveaux individuels. Mais nous pensons qu'il n'étudie pas assez, en tant qu'entités ayant leur logique évolutionnaire propre, les groupes sociaux et leurs relations complexes sur le mode compétition-symbiose. On retrouve là une question posée par ceux qui veulent donner au darwinisme une portée dépassant le plan génétique : les groupes sont des agents évolutionnaires sur le mode darwinien tout autant que les individus et que les mèmes. Il faut donc étudier leur formation et leur évolution en tant que telles, sans pour autant évidemment oublier leurs interactions avec l'évolution génétique et mémétique.


© Automates Intelligents 2003

 





 

 

 

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