Plan du site Aide Abonnement Nous Contacter


Actualité
Editorial
Interviews
Démocratie
Visites virtuelles
Art. Imaginaire
Du côté des labos
Le feuilleton
Manifestations
Biblionet
CD Rom
Echanges
Liens Utiles

 

Accueil > Echanges
Automates Intelligents utilise le logiciel Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront alors définitions, synonymes et expressions constituées de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi d'accéder à la définition du mot dans une autre langue.
 
Archives
Billets/Articles
"Monitoring" de la planète - Les drones
NTIC et combat pour la démocratie
Privatisation de l'espace
War games at Crypto-city

4 décembre 2003
par Michel-Jean Dubois
michel-jean.dubois@upmf-grenoble.fr
Univesité de Grenoble II
Laboratoire d'éthologie
UFR de Sciences Humaines et Sociales
BP 47X, 38040 GRENOBLE cedex 9

Questions de subjectivité animale


Michel-Jean Dubois est Docteur en Psychologie Animale (Université Paul Sabatier de Toulouse). Enseignant Chercheur en Ethologie (Université Pierre Mendés France de Grenoble)

Ses travaux de recherche ont porté sur différents modèles d'étude, humains et animaux, en France et au Brésil. Il a travaillé sur des primates humains et non-humains lors d'un séjour post-doctoral à l'Université Fédérale du Pará (Brésil), sur les herbivores sauvages (Institut de Recherche sur les Grands Mammifères de Toulouse) et domestiques (Pôle d'Agronomie de Rennes), et plus récemment sur les poissons électriques à l'Université de Grenoble.

La prise en compte de la situation sociale et spatiale, et de manière générique, l'importance accordée aux lieux (qui font intrinsèquement partie de l'activité cognitive), caractérisent la grande majorité des études qu'il a menées. La démarche part du principe que le contexte spatial au sein duquel l'activité cognitive se développe n'est pas une simple "circonstance" car il fait partie intégrante de cette activité. Le comportement étudié renvoie forcément à une situation que l'on doit assimiler au contexte immédiat dans lequel il s'insère, mais également à l'ensemble des patterns spécifiques (monde propre, caractéristiques sensori-motrices), et contextuels (sur le plan social et spatial) en rapport avec l'activité qui est déployée.

Mots-clés de la démarche : Umwelt, phénoménologie, approche située, boucle émission-perception, psycho-éthologie, codépendance,

Michel-Jean Dubois a publié de nombreux articles dans des revues françaises et étrangères et présenté ses travaux dans différents colloques. Il a également participé aux ouvrages collectifs ci-dessous :

DUBOIS, M., JOACHIN, J., MAUBLANC, M.L., SPITZ, F. ET VALET, G. 1995. Interactions between wild ungulates and Mediterranean degenerate forests: local and global approach in the South of France. In: F. Romane [Ed.] Ecosystem Research Reports 19, Sustainability of Mediterranean Ecosystems, Office for Official Publications of the European Communities, Bruxelles, Belgique, pp: 135 - 147.
DUBOIS, M., LE PENDU, Y., SICILIANO, G. ET MOINARD, C. 1997. L'autre de l'animal dans le cadre d'une approche phénoménologique. In: G. Théraulaz et F. Spitz [Eds.] Auto-organisation et Comportement. Coll. Systèmes Complexes; Editions Hermès, Paris, pp: 49 - 60.
GERARD, J.F., DUBOIS, M., LE PENDU, Y. ET GUILHEM, C. 1997. Mondes émergents et évolution des systèmes vivants. In: G. Théraulaz et F. Spitz [Eds.] Auto-organisation et Comportement. Coll. Systèmes Complexes; Editions Hermès, Paris, pp: 235 - 252.
DUBOIS, M. 2004. L'enracinement spatial des comportements chez les ongulés et les primates. Recherches Actuelles en Ethologie et Cognition Animale. Editions L'Harmattan, à paraître.
GERARD, J.F., BIDEAU, E., MAUBLANC, M.L. ET DUBOIS, M. 2004. Les systèmes vivants résolvent-ils des problèmes ? Recherches Actuelles en Ethologie et Cognition Animale. Editions L'Harmattan, à paraître.


Questions

Que puis-je connaître de l'animal qui me côtoie ou que j'élève pour en vivre ? Apparemment tout. J'ai pu lui donner quelque chose qu'il ne se donne pas, c'est à dire un nom. Je peux le mener où je veux. Je suis capable de décrire sa physionomie, d'en faire la photo ou le portrait. Je peux aisément déterminer son sexe, son âge, sa taille exacte, la couleur de ses poils ou de ses plumes, le taux de croissance de ses cornes ou de ses sabots, la tonalité de son hennissement ou de ses aboiements, et certainement encore quantité de choses. Je peux également m'intéresser à ses activités, à sa démarche, aux autres individus qu'il rencontre, à ceux qui viennent vers lui ou au contraire le fuient. En observant ses habitudes alimentaires, je peux savoir ce qu'il mange communément et ce qu'il affectionne particulièrement.

Je peux le suivre partout, lui poser un émetteur radio commandé et le traquer dans le moindre de ses déplacements. Si le système est performant, ce devrait me suffire pour croire absolument tout savoir de ce qu'il fait. Je peux attendre qu'il veuille bien quitter sa niche et la visiter. Je peux ainsi tout inspecter, tout inventorier, mesurer, et installer un dispositif me permettant de l'observer et de l'entendre quand il s'y retranche. Je peux adopter une attitude où systématiquement j'enregistre et quantifie ce qu'il fait à la seconde près. Je sais combien de pas, combien de sauts, combien de coups de bec, combien de battement d'ailes, combien de fois il relève la tête, combien de kilomètres il effectue à l'heure, à la semaine ou à l'année. Je sais parfaitement décrire ses mœurs quand il rentre en contact avec un congénère et s'il existe des rituels particuliers, spectaculaires peut-être. Je sais où il se cache quand il est poursuivi ou quels ingénieux traquenards il tend à ses proies. Je sais comment il copule, comment il se comporte avec ses rejetons…etc. Avide d'en savoir encore davantage, je peux tenter de me rapprocher de lui, et même de lui parler comme à un ami qui n'entend pas. Je sais ainsi s'il est réceptif, méfiant ou docile, téméraire ou agressif. Je peux en faire un technicien, et avec l'aide de dispositifs problématiques établir différents critères permettant de juger de son degré d'intelligence. S'il s'agit d'un grand singe, je peux être tenté de l'humaniser et de lui apprendre le langage des signes. Au bout du compte et au bout de centaines d'heures d'observation laborieuses je peux avoir recueilli tant de données rigoureuses, dans de si variés domaines qu'il m'est loisible d'affirmer tout connaître de lui et de ses conduites.

Cependant

Quelle que soit la puissance de mes moyens d'investigation, il y a pourtant une chose que je ne peux pas affirmer. Et cette chose, c'est tout simplement l'effet que cela lui fait d'être lui et de se comporter ainsi qu'il le fait. Pour savoir l'effet que cela fait d'être lui, il faudrait que je prenne sa place dans son monde, non pas au sens d'une chronique biographique mais au sens d'un point de vue irréductible à l'inventaire exhaustif de ses conduites (Dubois, 2003). Que je parvienne non pas à découvrir ce qu'il fait objectivement de mon point de vue, mais à savoir ce que cela lui fait de faire ce qu'il fait, ce qui effectivement n'est pas du même ordre. Et encore, pas seulement ce qu'il fait, mais l'expérience de ce qu'il voit ou entend, ce qu'il éprouve et ressent quand, tel un cheval, il trotte dans une prairie. Il est difficile de simplement imaginer ce que représentent pour un bovin les directions qu'il emprunte quand dans un parc de contention il doit successivement aller à droite, puis encore à gauche, puis délaisser le couloir qui monte à sa droite pour prendre celui qui file sur sa gauche. Dans son monde, communément appelé Umwelt (von Uexküll, 1956), il n'y a ni droite ni gauche, et on peut légitimement s'interroger sur le contenu de ce qui pour nous constitue le concept de direction. Pourtant il apprend…

Si je vois un taureau charger, je peux supposer que l'objet de son comportement est un individu cible; et si je vois un autre bovin se mettre à fuir; j'induis que son comportement est lié à la charge de son congénère. Si je m'intéresse au premier animal, j'imagine sa motivation qui peut être liée à l'affirmation de sa dominance territoriale. Ce faisant, je ne fais jamais qu'imaginer quelles seraient mes motivations si j'étais à sa place. Pour éprouver ce qu'il éprouve, il faudrait que je parvienne à me faufiler en lui de manière à l'habiter: que ses yeux soient mes yeux, que ses quatre pattes soient mes deux jambes, que ce qu'il considère être son territoire soit du même ordre que ce que j'en conçois, que la texture de ce qui lui apparaît m'apparaisse également et que l'état qui l'anime m'anime. Or, c'est précisément tout cela qui n'est pas possible car tout point de vue sur le monde est irréductible à tout autre point de vue spécifique. De ce fait, Wittgenstein était dans le vrai quand il affirmait que si un lion pouvait parler nous ne pourrions pas le comprendre.

Habiter d'une présence sensible

Selon le point de vue fonctionnel, l'organisme et son environnement sont deux entités indépendantes. L'environnement est considéré comme une source de problèmes que l'être vivant doit résoudre. Pour ce faire, il doit extraire de son milieu les informations qui lui permettront d'être performant afin de remplir son unique raison d'être : la transmission de ses gènes (Dawkins, 2003). Le monde subjectif ne serait qu'un épiphénomène vite évacué et ingénument circoncis aux capacités perceptives ou " intellectuelles ". Cependant, comme l'annonce justement Ferret (1993), la subjectivité n'est pas dans le corps comme le lait dans le réfrigérateur. Elle n'est pas incluse dans le corps mais forme plutôt sa bordure et sa doublure. Cette singularité brouille la distinction entre le sujet et l'objet. En fait, la subjectivité questionne la relation entre ce qui est vécu et ce qui lui donne un contenu, c'est-à-dire ce qui est perçu.

Les mécanismes de la perception ne sont pas susceptibles de délivrer le sens de ce qui est perçu. La perception est une fonction, l'opérateur de la fonction perceptive, qui a pour spécificité de faire " toucher " des objets, ou des formes, dans l'espace, à travers des états individuels qui, à ce titre, sont subjectifs et non spatiaux (Pradines, 1981). Pour mieux faire apprécier l'ampleur du hiatus nous utiliserons l'exemple de la chauve-souris. En effet, en dépit du fait qu'il s'agit d'un mammifère, en cela phylogénétiquement plus proche de l'espèce humaine qu'un oiseau par exemple, quiconque a passé un moment à en observer sortant d'un grenier sait ce que c'est d'être confronté à l'étrangeté d'un mode de vie. Que pouvons-nous concevoir de son expérience perceptive essentiellement basée sur l'émission d'ultrasons? Il n'y a aucune raison de supposer qu'elle soit superposable à la nôtre. Il serait tout aussi difficile à un extra-terrestre d'appréhender notre point de vue et de comprendre ce que nous faisons dans notre vécu de la perception des arcs-en-ciel, des contrastes lumineux ou des nuages (Nagel, 1974).

Si ce qui est perçu affecte l'organisme, c'est que sa sensibilité implique un rapport, sous la forme d'un être-affecté par, et conséquemment de l'être-affectable par. Pour être affecté, il faut être touché, et pour l'être, il faut que l'organisme offre quelque partie de lui-même à quelque chose qui est hors de lui. Cette transaction suppose une ouverture ou un accès, et dans cet accès la topographie complexe d'un partage continuellement renégocié. La subjectivité se présente comme une façon singulière et continue d'habiller un monde qui ne cesse de tendre les bras sans se soucier de préséance. Si ce qui est perçu acquiert une signification, ce n'est pas en tant que fondement de la perception mais en tant que résultat d'une action qui consiste en un processus de discrétisations d'une forme, processus qui est un mode de mise en forme, c'est à dire une appropriation constructive.
La perception devrait d'abord être caractérisée comme enveloppement d'une signification, comme présence à une reconnaissance non pas de l'acteur solipsiste, mais d'un lien qui fait qu'il y a ceci ou cela qui apparaît, et qu'il y a un sens à ce ceci ou à ce cela qui n'a d'ailleurs pas l'obligation d'être conçu. La perception ne peut être confondue avec la connaissance objective d'un élément déterminé; elle doit irréversiblement être associée au fait d'être. C'est parce que c'est le fait d'être vivant qui intrinsèquement fait le sensible que la perception peut être investie d'une fonction cognitive.

Un monde relativisé par le comportement

Comme la chèvre qui est à coté de moi dans cette prairie, nous sommes susceptibles de percevoir différents objets. Cela ne veut pas dire que le pneu qui est derrière le pommier ait une signification. Cet objet reste pour moi un pneu quelque soit sa position dans l'espace; mais pour la chèvre qui habite cette prairie sa signification ne se dissocie pas de son inscription spatiale. J'ai pu montrer que dans le monde animal un objet " neutre " se définit dans le prolongement de l'action qui a donné une signification à la région de l'espace où l'objet est placé (Dubois et al., 2000). Cet élément peut ainsi paraître "transparent" dans un lieu de nourrissage, et susciter une émotion sociale provoquant l'épouillage de l'objet dans un lieu marqué par de la socialité. En d'autres termes, le concept d'objet ne peut être utilisé que de manière métaphorique quand on investit le monde animal. L'objet n'y est pas permanent et suscite un rapport sensible plus ou moins accusé, selon qu'il est isolé ou intégré à telle ou telle configuration spatiale ou flux comportemental; tout comme une forme isolée devient tout autre lorsqu'elle participe à tel ou tel agencement. C'est dans notre rapport discursif humain lié à notre connaissance rationnelle que le pneu est un "corps" doté d'un certain nombre de qualités sensibles en faisant un objet que l'on peut contempler. Il est clair qu'au-delà des conventions, notre monde de langage est ouvert et que l'appréhension de tout objet peut se faire de manière située dans beaucoup de circonstances (pneu "matière artistique", "à changer", "combustible de piquet de grève", etc).

Le monde animal est moins extensible. Une régionalisation de l'expérience semble organiser la transmission de la signification aux saillances physiques qui existent plus, moins, ou pas du tout selon les endroits. Cette manière d'habiter l'espace en agissant de telle ou telle manière en tel ou tel endroit peut avoir un retentissement dans le domaine de l'apprentissage et de l'exploitation des ressources trophiques. Pour illustrer ce point de vue, je signalerai que des singes se montrent moins efficaces pour utiliser des outils leur permettant de se procurer de la nourriture en un lieu donné alors qu'ils maîtrisent la procédure en un autre endroit (Dubois et al., 2001a). La seule différence entre les deux lieux réside dans le fait que spontanément ils manipulaient et combinaient des "objets" dans le lieu où ils ont facilement appris. Ces expérimentations tendent à montrer que les animaux "collent" à la réalité qu'ils spécifient par leur comportement. Ce travail illustre entre autres que la dimension cognitive de la perception est inséparable du mouvement et indissociable de sa dimension pathique et/ou affective. En leur posant des questions qui respectent l'intégrité de leur point de vue on peut les voir se cogner à un réel que les humains maintiennent à distance par le langage. Pour un animal, être présent au monde n'est pas univoque et comporte différentes modalités. Son existence n'a pas partout la même épaisseur car elle se trouve relativisée par son agir.

Un extérieur ?

Si une chèvre ne sent pas la présence d'un objet, ce n'est pas parce qu'elle ne le rejoint pas à l'extérieur étant donné qu'une chose ne devient extérieur qu'en tant qu'elle est sentie. Ainsi l'espace n'est rien en tant que tel, et la distance n'est jamais sentie puisque c'est précisément de sentir la chose qui crée l'éloignement et la texture du monde. En cela, il y a une rupture dans toute rencontre significative et le monde ne peut offrir de contenu que dans l'épreuve affective du sentir, la contingence désirante du mouvement et de l'appartenance, et enfin dans sa résistance à l'appropriation d'un possesseur.

On considère communément que les objets sont tels qu'ils sont, que le monde est préexistant, là en dehors des organismes, et que nous ne faisons tout au plus que le traiter séquentiellement en fonction de motivations et de capacités perceptives et cognitives diverses. Mais la question essentielle concerne la nature de ce qui apparaît, l'expérience perceptive (une affection corporelle, et non pas une simple perception) qui n'est pas réductible à une action réelle du monde. Elle suppose un acte par lequel l'individu appréhende un contenu, confère une signification à même la chose et non pas seulement en lui-même. En mettant l'objectivité du monde entre parenthèses, je ne nie pas son existence mais je m'interroge sur le fait qu'il en existe toujours un.

Ce qui est perçu serait toujours le réveil d'une perceptibilité virtuelle qui en tant que telle le précède dans les choses. Il y aurait événement de la consistance d'un état de chose distinct à même le corps qui peut le sentir. Sentir quelque chose dans le cadre d'une action ne se peut que si le sensible se prépare et s'annonce par un mouvement affine. Voila entre autres pourquoi le fait d'accéder au cerveau d'un quelconque animal ne me fait en rien accéder à l'intimité de son rapport au monde. Même si je décalotte son crâne, je ne peux observer, aussi minutieusement que cela soit, que les circonvolutions de ses deux hémisphères et induire que des processus psychiques sont réductibles à des processus physiques. Même si je parviens à établir une corrélation très précise entre une configuration cérébrale spécifique et ce qu'il semble éprouver - de la peur, une pulsion sexuelle ou agressive, un besoin de se lécher …etc - je resterais malgré tout en dehors de lui-même.

Du direct live…

En allant plus avant, je pourrais imaginer une machine très perfectionnée qui parviendrait à traduire les messages chimiques et les impulsions électriques affectant le cerveau en images. Je pourrais ainsi les visionner sur un écran mais ce faisant je n'aurais toujours pas accès à son point de vue. Dans ces conditions, je saurais précisément ce qu'il est susceptible de voir mais ces images seraient comme mortes car je ne saurais toujours pas ce que cela lui fait d'être lui, pas accès à ce que cela lui fait de voir, pas accès à la signification de ces images. La perception immédiate possède cette particularité de générer la conviction de ne pas être confronté à une image mais à la réalité. L'être humain découvre dans sa perception une réalité qui précède son regard, une réalité qui était là avant qu'il ne la perçoive. Cette perception ne peut se faire en dehors de sa subjectivité sensible étant donné que le perçu en est tributaire. Quand je ferme les yeux ou les détourne d'une cible, je modifie l'appréhension des phénomènes même si quand je reviens à la chose vue, j'ai de nouveau l'impression qu'elle était pré donnée et qu'elle m'attendait. En somme ma capacité à me retirer du monde ou à le faire varier ne semble pas faire vaciller sa consistance car il est déjà inscrit dans le couplage inhérent à ma présence à quelque chose. C'est un rapport d'immanence qui établit cette co-dépendance qui fait que ce qui est perçu exprime davantage l'individu dans sa dimension relationnelle plutôt que l'indépendance et la détermination de ce perçu. C'est cette particularité qui a amené Barbaras (1994) à avancer que le vivant s'ouvre au milieu pour s'en séparer et ne s'en sépare que pour s'y inscrire.

Des mondes et des rapports différents

Je peux aisément imaginer que l'animal ne voit pas ce que je vois, ne ressente pas ce que je ressens, ne se comporte pas comme je peux le faire. Si nos comportements sont différents, c'est que les sensibilités propres sont différentes. Tout cela désigne en fait un type particulier d'expérience perceptive, un type particulier non pas d'interaction avec le monde mais de relation au monde où le monde est inclus dans l'individu, non pas réellement mais intentionnellement, en tant qu'il est pour lui (Dubois et al., 1997). On peut poser que ce qui fonde le vécu et caractérise le vivant est que l'organisme se rapporte et s'ouvre toujours à quelque chose mais que les termes ne préexistent pas à la relation à cette autre chose qui n'est pas soi. Le fait d'être vivant organiserait un constant débat avec le milieu (Goldstein, 1951) caractérisé par des états de tension et de manque où se fait jour une incommensurabilité entre l'expérience telle qu'elle est et les paramètres organiques qui la rendent possible.

Conclusion

Sans jamais parvenir à cerner précisément l'expérience singulière de l'animal, je ne doute pas qu'il éprouve des phénomènes et que quantités de formes significatives animent sa réalité. Un tout intégré relie son corps cognitif, ses émotions et sa mémoire. Ces caractéristiques sont des modules cognitifs fonctionnant ensemble et en constantes mutations. L'expérience de ma chèvre: ce qu'elle voit, comment elle court, l'émotion qui l'accompagne, le savoir-faire qu'elle manifeste ne constituent pas des éléments éparpillés mais suturés en une suite d'émergences, de disparitions et de ré émergences, des unités cognitives, modulaires mais intégrées. L'expérience est un locus d'unité cognitive donnant au sujet une perspective particulière sur le monde (Varela, 1998).
Je ne sais pas ce que ça fait d'être une chauve-souris mais il est plus facile d'aborder l'expérience cognitive d'un bébé (Stern, 1992) ou d'un singe (Cheney et Seyfarth, 1990). Quand on initie cette démarche il est possible de reconnaître l'insécabilité entre l'expérience et les mécanismes d'émergence d'une sorte d'habitation d'expérience (Varela et al., 1991). Ce qui offre une perspective particulière sur le monde, à savoir les sons, les odeurs, les formes n'existent pas en tant que tels, mais seulement relativement au sujet cognitif. Ils sont pour la chèvre, par exemple, une manifestation phénoménale. Donc, il conviendrait, au lieu de s'intéresser au mécanisme neurobiologique de l'odorat de la chèvre, de s'interroger sur la dimension phénoménale de cette activité cognitive quand elle située socialement et spatialement (Dubois et al., 2001b; Dubois, 2004).

Si nous souhaitons élaborer de façon conséquente les actes par lesquels les animaux se rapportent à leur réalité, s'en emparent de manière autonome dès lors qu'elle se présente, nous devons réviser nos croyances. Cela nous amènera inexorablement à modifier notre regard et à nous déplacer dans leur direction. La tradition phénoménologique alliée à des avancées importantes dans le domaine de l'approche située en science cognitive constitue une démarche en plein essor qui peut s'avérer très féconde pour aborder la subjectivité animale et la vie artificielle.

Références.
Barbaras, R. 1994. Essai sur le sensible. Editions Hatier, Paris
Cheney, D.L. et Seyfarth, R.M. 1990. How Monkeys see the World: Inside the Mind of Another Species. Univ. of Chicago Press, Chicago.
Dawkins, R. 2003. Le gène égoïste. Collection Points, Ed. Odile Jacob, Paris.
Dubois, M., Le Pendu, Y., Siciliano, G. et Moinard, C. 1997. L'autre de l'animal dans le cadre d'une approche phénoménologique. In Auto-organisation et Comportement, Eds G. Théraulaz et F. Spitz, Coll. Systèmes Complexes, Editions Hermès, Paris, pp: 49-60.
Dubois, M., Sampaio, E., Gerard, J.F., Quenette, P.Y. et Muniz, J. 2000. Location-specific responsiveness to environmental perturbations in wedge-capped capuchin (Cebus olivaceus). International Journal of Primatology 21: 85-102.
Dubois, M., Gerard, J.F., Sampaio, E., Galvão, O. et Guilhem, C. 2001a. Spatial facilitation in a probing task in Cebus olivaceus. International Journal of Primatology 22 : 991-1006.
Dubois, M., Gerard, J.F., Le Pendu, Y. et Dubois, E. 2001b. Adaptação do comportamento animal e mundos emergentes. Psicologia: Reflexão e Crítica 14: 581-587.
Dubois, M. 2003 Sens et Signification dans le monde l'animal. Le Cercle Herméneutique 2: sous presse.
Dubois, M. 2004 Inscription spatiale des comportements chez les ongulés et les primates. In Etudes actuelles en éthologie et Cognition animale, F. Delfour et M. Dubois (Eds), L'Harmattan, Paris: sous presse.
Goldstein, K. 1951. La structure de l'organisme. Editions Gallimard, Paris.
Nagel, T. 1974. What is it like to be a bat ? Philosophical Review 83: 435-450.
Pradines, M. 1981. La fonction perceptive. Editions Denoël-Gonthier, Paris.
Stern, D. 1992. Le journal d'un bébé. Calman-Levy, Paris.
Varela, F. 1998. Le cerveau n'est pas un ordinateur; c'est de l'activité permanente du corps qu'émerge le sens de son monde. La Recherche (Avril 1998).
Varela, F., Thompson, E. et Rosch, E. 1991. The Embodied Mind. Cognitive Science and Human Experience. MIT Press, Cambridge.
Von Uexküll J. 1956. Mondes animaux et monde humain ; suivi de : Théorie de la signification, Gonthier, Paris.


Pour en savoir plus
notes de l'auteur

quelques éléments concernant la psycho-éthologie

(condensé emprunté à Gilles Le Pape, Maître de Conférence à l'Université de Tours -site : http://www.viesanimales.org)

Il est possible de situer schématiquement les différentes approches du comportement animal dans trois grandes catégories :
- une approche supra-individuelle, s’intéressant principalement aux populations naturelles et plus particulièrement à leur évolution dans le cadre de la sélection naturelle. Les travaux dans ce domaine sont regroupés sous les termes d’écologie comportementale (behavioural ecology).
- une approche infra-individuelle, s’intéressant principalement aux mécanismes nerveux ou endocriniens sous-jacents du comportement. Ces travaux appartiennent essentiellement aujourd’hui au domaine des neurosciences comportementales.
- une approche psychologique, au niveau individuel, dont les travaux appartiennent au domaine des sciences cognitives. C’est à ce dernier courant que se rattache la psychoéthologie, mais avec des particularités théoriques intéressantes…

La psychoéthologie se rattache philosophiquement à la phénoménologie, en ce qu’elle se propose de rechercher les causes du comportement «par l’étude des choses elles-mêmes» (Husserl). Cela se concrétise par une approche du comportement animal dans laquelle :
- on ne cherche pas à expliquer le comportement par des causes externes, qui feraient de l’animal un objet, ballotté par son environnement. Au contraire, l’animal est un sujet, et c’est sa relation subjective au monde qui permet d’expliquer ses comportements. On considère donc l’animal comme un sujet, agissant et désirant, dans un monde propre.
- on ne regarde pas l’animal pour y trouver la vérification de concepts explicatifs pré construits.
- on doit pour comprendre un animal, commencer par «avoir la politesse de faire connaissance» comme l’exprime V. Despret, c'est à dire entrer autant que possible dans son monde propre, comprendre ses attentes et ce qu’il connaît du monde, «apprendre à devenir sensible à ce à quoi est sensible l’animal qu’on étudie».

Il s’agit donc d’une approche de la psychologie animale :
- en rupture avec le behaviorisme : l’animal n’agit pas selon le stimulus, mais selon l’idée qu’il s’en fait, c'est à dire selon sa connaissance.
- en rupture avec l’écologie comportementale en ce qu’elle propose des déterminants externes comme causalité du comportement.
- en rupture avec le cognitivisme classique notamment
en ce qu’il considère l’espace, l’environnement, comme quelque chose d’extérieur à l’animal.
en ce qu’il réduit l’activité cognitive à une computation de symboles. La notion de représentation par exemple ne nous paraît pas des plus pertinentes pour expliquer l’activité d’êtres sans langage.

Quelques propositions de la psycho-éthologie :
- Au-delà de la continuité zoologique, il existe une rupture homme-animal en ce qui concerne la cognition, principalement liée à l’absence de langage articulé comparable à nos langues naturelles, chez les animaux.
- L’animal est un sujet, c'est à dire que ses relations au monde sont subjectives, qu’il les construit lui-même, principalement par ses actions.
- L’animal ne vit pas dans un monde d’objets , mais dans un monde "d'images" et de significations.
- Ces significations sont constituées progressivement par ses actions, comme une pelouse se transforme progressivement en chemin si l’on passe toujours au même endroit (Varela).
- Ces significations aboutissent à associer un lieu à une attente de ce que l’on peut y faire (affordance)
- Le "désir", l’attente de consommation sont les moteurs des actions.

Quelques références bibliographiques

DE GAULEJAC F. & GALLO A., 1997. Des interactions entre l’animal et le monde à l’énaction d’un monde propre. In Theraulaz G and Spitz F (ed) Auto-organisation et comportement. Hermès, Paris. 61-75.
DESPRET V., 2002. Quand le loup habitera avec l'agneau. Les empêcheurs de penser en rond - Le Seuil, Paris.
DUBOIS M., SAMPAIO E., GERARD J.F., QUENETTE Y. and MUNIZ J., 2000. Location-specific Responsiveness to Environmental Perturbations in Wedge-capped Cacpuchins (Cebus olivaceus). Intern. J. of Primatology, 21 (1), 85-102.
GALLO A., 1989. Pour une approche psycho-éthologique du comportement animal. Thèse, université de Toulouse, 307 p.
GALLO A., DE GAULEJAC F., 1999. L'objet stimulus et l'objet comportemental. In Eléments d'éthologie cognitive, Gervet J & Pratte M eds., Hermès, Paris. 63-74.
GREENE C.M., OWINGS D.H., HART L.A. and KLIMLEY A.P., 2002. Revisiting the Umwelt: Environments and animal communication. J. Comp. Psychol., 116 (2), 115.
LENOBLE F., LE PAPE G. et CHEVALET P., 1991. Le transport de sa queue dans la gueule par la souris : étude préliminaire et recherche du sens. Behav. Process., 23: 205-209.
PARTAN S. & MARLER P., 2002. The Umwelt and its relevance to animal communication: Introduction to special issue. J. Comp. Psychol., 116 (2), 116-119.
VARELA F.J., 1988. Connaître. Les sciences cognitives, tendances et perspectives. Seuil, Paris. 125 pp.
VARELA F.J., 1989. Autonomie et connaissance. Essai sur le vivant. Seuil, Paris.250 pp.
VON UEXKÜLL J.V., 1956. Mondes animaux et monde humain. Denoël, Paris, (1965), 190 pp.


© Automates Intelligents 2003

 





 

 

 

Qui sommes nous ? Partenaires Abonnement Nous Contacter

© Association Automates Intelligents