Plan du site Aide Abonnement Nous Contacter


Actualité
Editorial
Interviews
Démocratie
Visites virtuelles
Art. Imaginaire
Du côté des labos
Le feuilleton
Manifestations
Biblionet
CD Rom
Echanges
Liens Utiles

 

Accueil > Echanges
Automates Intelligents utilise le logiciel Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront alors définitions, synonymes et expressions constituées de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi d'accéder à la définition du mot dans une autre langue.
 
Archives
Billets/Articles
"Monitoring" de la planète - Les drones
NTIC et combat pour la démocratie
Privatisation de l'espace
War games at Crypto-city

25 août 2002

Publier ou ne pas publier ?
par Alain Cardon alain.cardon@lip6.fr

La Science est l'explicitation du vrai. Il n'est pas aujourd'hui d'autres voies pour atteindre le vrai et la position de Hegel, dans "La Phénoménologie de l'esprit" de 1807, affirmant que l'absolu seul et le vrai et que le vrai seul est l'absolu, semble bien lointaine. La référence à l'absolu n'est plus pertinente.
Mais il est un autre aspect de la Science. Selon René Thom, la Science, outre une représentation construite et justifiée du réel tel il est, est aussi "un très vaste corpus d'assertions" [René Thom in Apologie du Logos, Hachette 1990]. Elle est une façon d'expliciter la réalité du monde à l'aide d'un langage fortement contraint. Il y a donc, d'une part, l'activité du scientifique qui investit le vrai dans des domaines spécialisés par la découverte et l'expérimentation, et il y a d'autre part la production scientifique qui présente, elle, les résultats pour que la Science existe effectivement dans l'espace et dans le temps. Tout scientifique se doit de publier ses résultats, pour les faire exister, pour les confronter à la critique de ses pairs et apporter sa contribution à l'œuvre commune : la continuité et la progression des découvertes scientifiques.

Ceci est la théorie de la production scientifique. La réalité de la production scientifique est aujourd'hui tout autre.
Un billet de Jacques Pitrat, publié dans un bulletin de l'AFIA (Association Française d'Intelligence Artificielle) en novembre 2001, pose le problème des publications scientifiques. C'est un constat sévère mais très réaliste, qui s'attache à montrer la non-cohérence profonde des décisions des comités de sélection des congrès et des revues.
Mais ce constat sur une navrante réalité ne dévoile pas les causes de la difficulté à "faire passer un papier s'il est bon".

Tentons de dévoiler ces causes.
Pour publier une communication en congrès ou bien un article en revue, il faut correspondre strictement au thème, à l'esprit et au style du congrès ou de la revue. Il faut ensuite s'attacher à rédiger un certain texte selon une forme très conventionnelle, avec une introduction situant ce qui est présenté dans la continuité de ce qui a déjà été fait, avec un développement constitué de courts paragraphes faciles à lire et une conclusion ouvrant sur des perspectives simples, claires et précises. Et surtout, partout dans le texte, il est d'usage de citer les maîtres (dont évidemment les membres du comité de sélection du congrès ou de la revue), montrant que l'on a à la fois de la culture et du respect. Il s'agit donc d'une forme très convenue de présentation des résultats scientifiques. Le fond de l'article, ce qui est en fait présenté comme un résultat
de recherches posant l'existence d'objets nouveaux sinon de découvertes effectives, ce qui devrait apparaître comme typiquement novateur, n'est pas fondamental. Il ne faut pas choquer par des affirmations trop audacieuses qui remettraient en cause le mouvement si régulier, et surtout si rentable, de la production scientifique institutionnelle. On publie selon une forme conventionnelle le résultat d'un certain travail normalisé et non nécessairement le résultat d'une recherche qui pose des questions et ouvre sur des problématiques.

On est ainsi complètement dans le cadre d'une société marchande, et la publication est l'objet produit par le scientifique au bout d'un certain temps de son travail. Cette publication réfère à un objet considéré comme scientifique, car présenté dans un champ de problématique le plus formel possible et surtout le plus conventionnel. Mais cet objet est un produit, qui se consomme, qui doit être agréable à la consommation, c'est-à-dire ni trop surprenant, ni trop dérangeant, et qui doit surtout procurer de la valeur d'usage aux lecteurs et à l'auteur. Pour l'auteur, il s'agit éventuellement de voyager au bout du monde pour présenter le papier, de bénéficier d'une avancée de carrière significative, de satisfaire son ego... Ce produit peut même être banal et presque vide de toute nouveauté, pourvu qu'il ne soit pas indigeste, c'est-à-dire très surprenant
ou vraiment trop original et donc déstabilisateur. Un tel produit scientifique marchand ne mesure pas la créativité sur le sujet qu'il traite, mais principalement la bienséance : il sert, selon certains objectifs bien précis, à celui qui publie et surtout à ceux qui organisent la conférence ou conduisent la revue, et ainsi structurent la recherche scientifique. La recherche scientifique, sous la forme publiée indispensable, sous la forme de son corpus d'assertions, n'est plus seulement de la création rendue disponible à la communauté, création très difficile à générer et extrêmement rare, mais plus simplement, de manière beaucoup plus réaliste et actuelle, de la production de masse de corpus par et pour des scientifiques institutionnels qui ont le métier de chercheur.

Comment en est-on arrivé là ? On peut trouver facilement des raisons à cette situation, si l'on se donne la peine de ne pas pratiquer la langue de bois.

Dans le milieu universitaire, là où se fait quand même la recherche, le problème principal n'est pas de faire progresser la Science, qui est immense dans son étendue et si peu atteignable qu'on n'évoque même pas le problème, mais, beaucoup plus simplement, de faire sa propre carrière, qui est là sous la main. Tout doctorant sait déjà qu'il fait partie d'une élite. Il n'est pas le misérable des bidonvilles du tiers-monde, ni l'ouvrier sans avenir des grandes fabriques, il n'est pas celui qui travaille très jeune pour gagner sa vie et qui a interrompu très vite ses d'études pour cela. Il a, parce qu'il se sait en avoir les moyens intellectuels, une ambition sociale : il veut faire carrière dans un milieu agréable, où l'on fait, entre autres, de la recherche et où celle-ci est valorisable.

L'université française recrute les maîtres de conférence et les professeurs à partir des besoins d'enseignement, essentiellement, en comptant le nombre de postes manquants pour assurer les enseignements dans chaque discipline, dans une situation où le flux d'étudiants peut être non décroissant. Un maître de conférences qui est recruté, de niveau bac + 8, gagne un peu mois de mille six cents Euros par mois. Si le nombre d'étudiants augmente dans une filière, ou si une filière s'ouvre et qu'il y a des étudiants inscrits, il y aura des postes d'enseignants chercheurs, sinon, il n'y en aura pas. Sur ces postes seront recrutés, jusqu'à la retraite, des enseignants n'ayant aucune formation à l'enseignement mais ayant par contre un dossier scientifique considéré comme solide. Ce dossier est principalement fondé sur une liste de publications et ces enseignants deviendront donc des chercheurs producteurs de publications.

Ainsi, un étudiant ayant le titre de docteur, a déjà publié de nombreuses fois dans des actes de congrès ou des revues. Avec une bonne thèse et de bonnes publications, il sera recruté comme maître de conférences, aux revenus très modestes mais garantis. Ensuite, en encadrant des doctorants et en publiant plus encore, il pourra sans doute devenir professeur des universités. Ce statut de professeur est l'objectif à atteindre : fonctionnaire de rang A, nommé par décret du Président de la République, disposant d'une très grande autonomie, d'un certain pouvoir décisionnel en matière de conduite des recherches que personne n'a à remettre en cause jamais, et même héritier des immenses savants d'autrefois.

Pour atteindre cet objectif, il faut donc sélectionner les chercheurs. Il faut que certains comités puissent évaluer les recherches. On a choisi de n'évaluer que les résultats de la recherche et non sa pratique, c'est-à-dire la vie et le comportement du chercheur dans le laboratoire. Cela se faisait au temps du mandarinat, il y a déjà longtemps, lorsque le maître formait l'élève et l'introduisait, ou non selon son bon vouloir, dans sa communauté. On a choisi une évaluation globale, à connotation objective, de chaque postulant par rapport à tous les autres, plutôt qu'une évaluation locale, du chercheur par rapport aux siens qu'il fréquente chaque jour. Cette position de l'évaluation des résultats de la recherche par une communauté tout entière est assez saine. Elle correspond à l'idéal scientifique de généralité et d'universalité. Elle correspond au fait que des recherches scientifiques ne sont valides que si elles sont placées dans le champ de la communauté entière, pour être débattues, critiquées et évidemment dépassées.

Le problème vient des dérives à propos de la notion de communauté.

Il n'a pas fallu très longtemps à certains intellectuels de l'élite scientifique pour voir le biais du système. Pour faire carrière, il faut publier. Pour publier, il faut être validé par des comités de sélection de congrès ou de revues. Donc, pour publier soi-même ou faire publier ses doctorants et donc co-signer, pour faire publier ses collègues et néanmoins amis, il est préférable d'avoir de très bons rapports avec les membres des comités de sélection et même, et c'est encore plus simple, d'en être membre.

Alors, la boucle est bouclée.

Un chercheur, relativement reconnu dans un certain domaine, naturellement intéressé par sa carrière, entre comme membre d'un comité de sélection lorsqu'un ami de ce comité le lui demande, très amicalement. Ce comité décide de l'orientation scientifique du congrès, par un consensus convivial sinon fraternel. C'est le droit absolu de ce comité de sélection, qui n'a à rendre compte de sa décision devant personne à l'extérieur du comité.
Le comité de sélection émet un appel à publication, en reçoit un certain nombre ce qui lui permet de juger de ce qui est connu et à connaître, puis sélectionne les communications qu'il juge pertinentes, selon ses propres critères. Il est peu probable que les membres de ce comité, qui sont des chercheurs sur la voie de la progression de carrière, décident de sanctionner leurs propres travaux qu'ils jugeraient soudain médiocres au regard de ceux des autres, ni ceux de leurs doctorants, qu'ils encadrent et qui font un travail très conséquent pour leur propre laboratoire et pour eux-mêmes. La publication est alors la production très intentionnelle des comités de sélection opérant selon des stratégies locales. Reconnaissons qu'il est de très bons comités de programmes pour d'excellents congrès, et qu'il en est aussi de très mauvais, au vu de certaines conférences qui sont des simulacres de prestation scientifiques, très lucratives pour leurs organisateurs.
Mais ce n'est pas tout. Il faut quand même trouver la raison à ce fonctionnement étonnant, à ces pratiques discutables. Les raisons sont dans la manière d'être et de penser de l'homme, car il s'agit de pratiques sociales, et toute forme sociale, quand même, prend place au niveau de l'esprit de l'homme, au niveau très personnel de sa vision du monde. Ces raisons sont simples. En dirigeant un comité de programme, en siégeant tout simplement dans un comité de programme, on exerce, effectivement, réellement, un pouvoir discriminatoire. On porte sur untel ou untel un avis, un jugement, une marque d'attention, de respect ou bien de rejet, de sanction absolue. Et ceci selon son jugement personnel, quel que soit l'auteur du papier soumis, sauf évidemment s'il est présent dans la pièce ou bien caché derrière la porte.
Le courage est absent de la procédure. C'est quand même un jugement de valeur, car il s'agit de la valeur d'une production humaine, qui est jugée bonne ou mauvaise, définitivement. On exerce du pouvoir et l'homme aime le pouvoir, depuis toujours, énormément. Il exerce alors, membre d'un comité de sélection, son pouvoir sur la plupart des autres, car tel est le principe simple du pouvoir : une force et une action exercée là où elle peut s'exercer, sur l'entité qui subit. Et dans ces comités d'où rien ne filtre jamais, on est entre soi, dans ce cercle très restreint et très clos des initiés qui apprécient ou qui n'apprécient pas le travail des autres, des autres qui se font évaluer. Il s'agit bien d'une certaine forme de confrérie, venant du fond des ages, des époques sombres de la civilisation, et qui sont toujours si proches. Mais il y a encore
une autre raison à cet exercice du pouvoir et du jugement. Il y a l'orgueil, qui entraîne l'amour du pouvoir. Il y a la posture existentielle du sujet et de son Moi que notre société vénère, il y a le sentiment de la valeur personnelle, de l'emprise considérée comme normale sur les autres, car justifiée par sa propre valeur et par ses héritages. Il y a le surdimensionnement de l'ego chez certains, à la suite de parcours compliqués où il a fallu sans doute prouver sa très grande compétence, où il a fallu aussi parfois rendre hommage au prince du moment, au mandarin incontournable. Dans les structures élitistes, il est naturel que l'orgueil des orgueilleux se développe et s'exerce. Il y a évidemment aussi, dans ces structures, des hommes d'exception, des chercheurs extraordinaires qui rayonnent, qui ouvrent le chemin, qui sont humbles devant les autres hommes et devant la Science. Et ceux-là, eux seuls, maintiennent le cap du navire. Où va ce navire aujourd'hui, qui semble piloté à vue ?

Les comités de sélection sont et ne sont que des structures très humaines, à l'échelle des hommes de toujours, mais dans la société d'aujourd'hui. Et l'homme a vraiment du mal à devenir ce qu'il n'est pas naturellement, c'est-à-dire un scientifique humble faisant œuvre de découverte de la vérité pour la communauté des siens. La Science n'est pas à l'échelle de l'homme : elle le transcende et la transcendance, pour être approchée, nécessite un effort considérable sur soi-même, avant que d'être planifiable comme une production économique dans un univers marchand.

Je ne vois pas de solution simple au problème du pouvoir discutable exercé par la plupart des comités de sélection des conférences et des revues. J'observe, par contre, chez certains dont la carrière est faite, une forme d'ennui à participer à ces réunions de familles pénibles car par trop sectaires. À la fin d'une carrière, on finit par éprouver une certaine lassitude à mettre sous une forme si standard, si insipide, des résultats de travaux intellectuels qui seront, dans la plupart des cas, refusés à la publication. Alors, on se tait et on entre dans l'univers du silence. Mais pourtant, publier des résultats scientifiques, c'est faire avancer la société des hommes vers la vérité, et c'est la seule voie qui soit donnée à l'homme pour atteindre le Vrai. La connaissance, le Vrai, la raison, le juste, sont des catégories nécessaires au développement des civilisations.
Il n'y a pas que les produits fabriqués et la technologie pour faire une société. Pour être, il faut penser, toujours et d'abord. Devant l'absurdité des affirmations de ceux qui font l'économie de la raison et de la preuve, qui prônent l'apologie de l'émotion, du ressenti intense et agréable, de la combine qui place au bon endroit, des explications fumeuses qui permettent toutes les contradictions simultanées en mêlant les rêves à la réalité, et qui finalement fabriquent des multitudes d'illettrés, la Science est et reste le seul rempart. Il n'en est plus d'autre. Et que son mode de production soit défaillant, cela constitue une crise majeure de la société.

Il sera en effet difficile de demander à ceux qui rêvent tout éveillé, qui admettent toutes les contradictions en jouant des mots et des images, qui associent ce qui n'a aucune relation, qui occupent les médias en exhibant sans cesse ceux qui dévalent en short devant des ballons ou jouent à des jeux idiots ou obscènes, qui exhibent des scènes de violence hallucinantes et prônent la destruction de la société occidentale, de résoudre les problèmes de la gestion des ressources de la planète, de sauver l'écosystème global du désastre, de permettre aux générations futures, simplement, de vivre.

Il y a bien, aujourd'hui, une contradiction sérieuse entre le développement des connaissances à propos de notre monde, qui sont une raison à être et qui constituent la partie la plus significative de la culture humaine, et l'ambition de carrière du scientifique institutionnel, du journaliste étroit, de l'éditeur inculte, du décideur avide de pouvoir, du politicien cynique, de l'homme ordinaire mutilé et diminué, réduit à l'état de consommateur qui consomme. Devant la Science, qui est universelle, et l'homme, qui est si local en lui-même, il y a la distinction entre le tout et ses parties. Extrême dualité, inhérente aux systèmes complexes que les scientifiques connaissent bien, eux !

On ne peut proposer de rendre les jugements des comités de sélection objectifs, la notion d'objectivité étant, ici comme ailleurs, dépourvue de sens. L'homme n'est ni objectif ni un objectif, et pourtant il est devenu aujourd'hui, tout simplement, un projectile lancé dans le mouvement du monde. On ne peut supprimer les comités de sélection, ce qui reviendrait à annihiler l'émulation, à réduire la régularité des publications et se priver de tout moyen de lecture de résultats importants. Mais on peut envisager aujourd'hui d'autres modes de production des résultats scientifiques, moins soumis aux forces du pouvoir et parfaitement adéquats à l'idéal scientifique. Il suffit de le vouloir, simplement.

Mais tous ces propos ne sont que chimères. Rien n'est à changer surtout de ce qui est en université. Celui qui écrit ces lignes est professeur, il regarde la maison qui l'a fait être et où il a toujours vécu, cette maison à qui il doit tout, il la regarde avec un peu d'amertume, mais ce sentiment est très personnel et n'a rien à voir avec la Science et les publications, certainement.

NDLR : Concernant la publication scientifique, on pourra lire aussi "La remise en question des modèles des publications scientifiques", dossier qui vient de paraître sur le site capt'ain doc - le guide de la documentation électronique) : http://www.captaindoc.com/dossiers/dossier09.html


© Automates Intelligents 2002

 





 

 

 

Qui sommes nous ? Partenaires Abonnement Nous Contacter

© Association Automates Intelligents