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31 Janvier 2002

La descendance
de Pierre Bourdieu
par Jean-Paul Baquiast

Pierre BourdieuPierre Bourdieu est né le 1er août 1930. Il a fait ses études à Paris puis à l'Ecole Normale Supérieure et obtint l'agrégation de philosophie. Il enseigna à partir de 1955 aux facultés d'Alger, de Paris et de Lille. En 1964, il fut nommé directeur d'études à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, pépinière d'esprits originaux.
De 1968 à 1988, il a dirigé le Centre de sociologie de l'éducation et de la culture, qu'il a créé et qui fut reconnu laboratoire associé du CNRS. Depuis 1981, il était titulaire de la chaire de sociologie au Collège de France.
Son oeuvre scientifique, littéraire et militante est trop riche pour que nous la résumions ici. Ajoutons seulement qu'il s'agissait d'un homme chaleureux, séduisant, généreux, bien qu'un peu victime vers la fin de sa vie d'un culte de la personnalité assez français, dont il eut du mal à se protéger.  


La mort de Pierre Bourdieu, à un âge où il aurait pu initialiser encore de nombreuses subversions aux différents ordres établis, ne peut que nous affecter. Mais l'estime et l'admiration que l’on peut avoir pour le militant un peu brouillon des causes de la gauche de la gauche, militant qu’il fut dans les dernières années de sa vie, ne doit pas empêcher de nous interroger sur l’intérêt que peut avoir encore aujourd’hui son œuvre scientifique. Plus exactement, il faut se demander quels prolongements, quels développements pourra dorénavant avoir cette œuvre, dans le grand renouvellement des paradigmes disciplinaires apporté aujourd’hui, pensons-nous, par l’émergence de ce que l’on pourrait appeler le darwinisme évolutionnaire tous azimuts. En d’autres termes, quel pourra être la descendance de Pierre Bourdieu confronté au grand branle-bas des approches systémiques généralisées, allant de la génétique à la vie artificielle.

La violence symbolique

L’œuvre scientifique de Pierre Bourdieu, comme le rappellent les nombreux articles qui en font aujourd’hui le bilan, fut foisonnante, voire difficile à définir précisément. Disons, en simplifiant beaucoup, qu’il a illustré et tenté de rendre plus scientifique la vieille démarche d’inspiration marxiste visant à expliquer les superstructures par les infrastructures. Là où vers les années 1950, la critique de gauche y compris à l’Ecole Normale Supérieure française, affirmait «tu penses ainsi parce que tu es un petit bourgeois», il a voulu donner des illustrations inspirées d’études sociologiques plus approfondies. «Si je pense ainsi, si j’agis ainsi, c’est parce que je suis membre d’une catégorie sociale dominante dans sa sphère : les élites, les mandarins, les hommes (au regard des femmes), les hauts fonctionnaires, etc. Je n’ai donc pas de titres particuliers à prétendre ériger ce que je pense ou ce que je fais en règles devant s’imposer aux autres. Cependant, du fait que je suis dominant, je défini un champ de domination, je produis d’innombrables symboles que j’incite les dominés à intérioriser, jusqu'à y perdre la conscience même de leur domination». En appui de ces affirmations, Bourdieu a cherché par des analyses généralement pertinentes, a montrer comment naissait et s’exerçait la violence matérielle et symbolique des dominants.

Ceci dit, de telles analyses n’ont surpris par leur audace que les intellectuels sans grande culture historique. Répétons-le, pour qui a pratiqué les écrits et discours de la gauche occidentale depuis la fin du 19e siècle, tout ceci avait déjà été affirmé, parfois avec autant de talent, dans des contextes sociaux et politiques il est vrai un peu différents. Ainsi «La domination masculine» de 1998 n’apporte guère plus que ne l’avait fait «Le deuxième sexe» de Simone de Beauvoir plus de quarante ans auparavant, ou même les écrits de Rosa Luxembourg dans l’Allemagne d’après la première guerre mondiale. Pierre Bourdieu, il est vrai, l’avait reconnu, mais il justifiait son livre par le fait que, depuis Simone de Beauvoir, les choses n’avaient guère changé, sinon dans les apparences, et que sa dénonciation restait nécessaire.

La démarche scientifique

Pierre Bourdieu a donc conduit, avec grosso modo les méthodes classiques de l’analyse sociologique, un large effort de démystification visant toute une série d’institutions et de symboles sociaux. Il n’y a plus guère aujourd’hui que les sympathisants du Medef à ne pas lui reconnaître ce mérite. S’agissait-il d’une démarche scientifique pour autant ? Oui, dans la mesure où les analyses, les propositions ainsi faites ont été livrées par leur auteur à la critique, laquelle peut toujours les discuter, les contredire (les falsifier) ou au contraire les reprendre et les développer. Il ne s’agissait pas certes pas d’une science qui aurait prétendu décrire un univers en soi, ambition à laquelle même les sciences dites dures ont renoncé depuis longtemps. Mais il n’y a là rien que de normal. On peut supposer que Bourdieu, échappant à la violence symbolique exercée par ses thuriféraires, qui l’auraient bien divinisé, ne perdait pas de vue le fait que, même scientifique, il était «situé» quelque part, de sorte que son œuvre pouvait relever des mêmes démarches d’analyse critique qu’il employait à l’égard d’autres productions sociales.

Toute scientifique dans son esprit qu’elle soit, la démarche de Bourdieu, aujourd’hui, nous apparaît dramatiquement incomplète. Les lecteurs de notre Revue ont depuis le début de celle-ci, pris avec nous l’habitude de jeter sur toute discipline, quelle qu’elle soit, un regard aussi interdisciplinaire ou transdisciplinaire que possible. Nous n’avons rien inventé, puisque c’est précisément, non seulement ce que font depuis longtemps les scientifiques dans d’autres pays, mais ce qu’essaye depuis quelques mois de promouvoir notre digne ministère de la recherche, par les actions concertés en matière de Cognition. S’esquisse ainsi, non sans difficultés, une sociologie cognitive, une philosophie cognitive, que suivront peut-être un jour des sciences politiques cognitives.

Pour une modélisation intégratrice

Nous allons plus loin ici, en pensant qu’il ne faut pas se limiter à la cognition, mais introduire tout ce que les différentes sciences peuvent aujourd’hui apporter pour compléter la description (nous dirions la modélisation intégratrice) d’un comportement ou d’une entité quelconque. Revenons à Pierre Bourdieu. Je veux bien accepter, sous réserve de mise à jour ou de précisions complémentaires, l’analyse sociologico-politique qu’il nous a fait de la violence exercée par les élites ou par les «Nouveaux Maîtres du monde» ou tous autres. Mais je demande qu’on ne se limite pas à des descriptions ressemblant beaucoup à des dénonciations imprécatoires. Ces phénomènes ne pourront pas être compris complètement, et moins encore combattus, si l’analyse ne remonte pas largement en amont. A la base de tels phénomènes, on pourra trouver selon les sciences des déterminants d’ordre mémétique , d’ordre neurologique, d’ordre psychanalytique ou mieux neuro-psycho-analitique, d’ordre éthologique (que se passe-t-il dans les sociétés animales ou dans des sociétés humaines plus « primitives), d’ordre sociobiologique ou même génétique... De même, lorsqu’il s’agira de mieux comprendre les phénomènes, ne fut-ce que pour mieux les modifier, la simulation sur des modèles faisant appel aux algorithmes génétiques ou aux systèmes multi-agents adaptatifs se révélera précieuse.

Déterminisme ou volontarisme

Une approche scientifique ainsi étendue devrait permettre de répondre à l’objection souvent faite à Bourdieu, selon laquelle il encourageait la passivité des acteurs, en leur montrant qu’ils étaient pris dans des champs de force qui les dépassaient. A cette objection généralement faite d’ailleurs à toutes les sciences, Bourdieu tentait d’échapper en répondant que décrire la réalité permettait aux actions volontaristes de ceux cherchant à la faire évoluer de s’exercer avec plus de pertinence. Soit. Mais décrire incomplètement la réalité ne produit qu’une pertinence incomplète. L’agitation sympathique de Bourdieu contre la mondialisation, aux côtés de José Bové, ne remplaçait pas une analyse beaucoup plus détaillée et scientifique de cette même mondialisation. Face aux systèmes complexes évolutifs, il faut bien un jour ou l’autre adopter des instruments d’analyse et d’action eux-mêmes complexes et évolutifs.

On me fera l’objection «prolétarienne» classique. Tout ce baratin prétendument scientifique auquel je me livre n’a qu’un seul objectif, décourager l’action de l’acteur de base, bien incapable de mener les multiples analyses transdiciplinaires que je prétends nécessaires pour comprendre quelque chose au monde. L’objection est sérieuse et mérite d’être prise en considération. Ma réponse sera sans doute que les paradigmes scientifiques modernes devraient aujourd’hui être popularisés par de nouvelles générations de Bourdieu, travaillant eux-mêmes en réseau car l’ambition dépasse les forces d’un seul homme, fut-il un agitateur né. Le but sera que les dominés de toutes sortes puissent adapter leur équipement mental aux problèmes qu’ils doivent dorénavant affronter. Sinon, pourquoi ne pas en revenir à Marx et Engels, sinon à Grachus Baboeuf ?

© Automates Intelligents 2002

 





 

 

 

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