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16 Janvier 2002

La lionne, la gazelle et l'empathie

par Frédéric Paulus Frederic.Paulus@wanadoo.fr

Les médias ont largement relaté une troublante «histoire d'amour hors du commun» entre une lionne et un bébé antilope qu'elle a «adopté» puis protégé durant 15 jours au Kenya. Malgré une lutte protectrice le fauve n'a pu empêcher qu'un de ses congénères dévore le petit oryx.

Ce fait interroge la communauté des éthologues spécialistes du comportement des animaux, certainement bon nombre de chercheurs des sciences du vivant et chacun d'entre nous. Envisageons plusieurs questions sans nous soucier d'une hypothétique barrière entre espèces et regroupons notre questionnement à propos des comportements des mammifères en général. La lionne aurait-elle été «attendrie» selon une réaction d'empathie par le bébé antilope ?

Dans l'empathie, il y a non seulement la peine, mais aussi une identification avec l'autre qui créerait un état mental similaire. L'individu (humain ou animal ?) franchirait le pont de l'identification, entrerait dans la sphère émotionnelle de l'autre en intégrant la douleur supposée ressentie par l'autre. L'autre sentirait et saurait que l'identification a pris place. C'est, en quelque sorte, pleurer avec ceux qui pleurent. Ce qui peut être admis pour l'humain est-il transposable à l'animal ? Y aurait-il compassion de la lionne à l'égard de l'antilope ? Dans la compassion, il y aurait non seulement la peine et l'identification avec l'autre dans le besoin, mais aussi une implication dans l'action pour répondre au besoin, mettre fin à la peine. La lionne aurait-elle perçu un désarroi dans le regard de sa proie potentielle ? C'est probable si l'on se réfère aux travaux du neurophysiologiste de l'intentionnalité Jean Decéty.

Selon ce chercheur, les états mentaux (représentations, intentions, désirs, croyances) auraient un rôle causal sur le comportement. Les intentions s'expriment par des modifications, parfois subtiles, dans le regard mutuel, les gestes et les expressions corporelles. Elles peuvent aussi être décelées dans la dynamique des mouvements. L'hypothèse centrale sur laquelle reposent les différents programmes de recherche sur les bases biologiques de l'intentionnalité est que le même système de représentations ("représentations partagées" entre les deux mammifères) serait utilisé pour produire une action intentionnelle, anticiper les conséquences de cette action, pour la simuler mentalement ainsi que dans l'observation d'actions produites par autrui. Ce serait cette "rencontre partagée" qui déclencherait la réaction empathique en amont du comportement «maternel» de la lionne. Dès lors la question de fond serait : Existerait-il un sens moral inné pouvant être déclenché par empathie chez la lionne qui s'opposerait à sa logique d'agressivité prédatrice ?

Nous avons des réponses quant à l'innéité du sens moral chez les singes avec l'éthologue Frans de Waal. Dans son ouvrage de 1997, "Le bon singe : les bases naturelles de la morale ou les origines du bien et du mal chez les humains et les animaux" , l'auteur se pose la question de savoir d'où vient la morale et comment elle a pu apparaître dans l'évolution. Il fait le point des hypothèses scientifiques et des observations recueillies chez des espèces proches de nous, comme les singes, mais aussi chez les mammifères marins ou les chiens. Les animaux auraient aussi des règles sociales d'entraide et de partage, des modes de régulation des conflits, un sens de la justice et de l'équité.

Si l'empathie se définit par la capacité à se mettre à la place de l'autre et à ressentir ses sentiments et ses émotions, la lionne aurait perçu les émotions de désarroi de l'antilope et développé un comportement qu'on pourrait qualifier «d'altruiste». Pourquoi ? Une réponse possible serait, si l'on accepte l'hypothèse du «sens moral inné» : pour ne pas s'auto-infliger une émotion qui pourrait la culpabiliser en portant atteinte à la vie ce cette antilope. Ce serait moins une conscience de respect de la vie de l'antilope que le désir chez la lionne de ne pas ressentir un sentiment de culpabilité.

Pour bien incarner ces sentiments supposés référons nous au neurologue Antonio Damasio. Cet auteur fait jouer un grand rôle aux émotions comme générateur des différents niveaux de conscience. «Ces émotions ne doivent pas être entendues comme des sentiments non fondés dans le corps, mais plutôt comme ces marqueurs somatiques traduisant la réaction de l'ensemble corps-esprit à des objets ou évènements nouveaux (changements biochimiques, viscéraux, musculaires, etc.). Bien que non conscientes a priori, les émotions peuvent donner naissance à des sentiments (feelings) constituant des stimuli pour les comportements de survie : peur, désir, (et l'on rajoute empathie, altruisme) etc. Certains de ces sentiments peuvent s'inscrire, par renforcement de répétition, sous forme de traits de caractères». La question est de savoir si l'empathie et son corollaire l'altruisme sont inclus dans ces traits de caractères. Quant à la conscience, chaque individu ressent consciemment des sensations : pourquoi et comment vivons-nous, par exemple, avec joie ou tristesse, un coucher de soleil ou le désarroi de l'antilope ? Damasio est convaincu que ceci est lié à l'individuation au sein d'un individu historiquement et géographiquement situé, et pourrait s'expliquer d'un point de vue neurophysiologique. Sans entrer dans une connaissance intime des milliards de neurones et des centaines de milliards de synapses qui se sont interconnectés au fur et à mesure du développement d'un individu donné, il n'est pas hérétique de penser que c'est par apprentissage, au-delà de l'effet attendrissant du regard marqué par le désarroi, que la lionne s'est exercée un comportement de mère à l'égard de l'antilope. Ceci tendrait à confirmer également la notion de flexibilité comportementale chez les animaux sociaux.

Il est temps maintenant d'intégrer les réflexions philosophiques de Patrick Tort. Il prend position de cette façon : "Non seulement de tels exemples de "solidarité", d'entraide" ou de "dévouement" sont observés régulièrement à travers tout le règne animal, mais on constate parfois leur constance dans de vastes lots d'espèces zoologiquement apparentés, où, de surcroît, leur intervention peut participer d'une façon non négligeable aux conditions de survie et de reproduction de la population entière". Selon ce chercheur, ces faits "ont été déterminés par l'évolution, produits en son sein, et doivent être expliqués en accord avec ses lois, sinon totalement par elles".

Le postulat de "la survivance du plus apte, ou du plus fort", n'a-t-il pas été considéré comme antinomique avec le comportement de "solidarité" ou "d'altruisme empêchant de nouvelles perceptions ? Si les dispositions biologiques de l 'empathie et de l'altruisme devaient exister elles ne se révéleraient que dans des conditions environnementales particulièrement favorables à leur expression selon un raisonnement déduit de l'épigenèse, c'est-à-dire qui nécessite un apprentissage épigénétique, en principe non strictement déterminé par les gènes. Quant au lion qui a dévoré l'antilope, on peut avancer qu'il n'aurait pas ressenti les mêmes sentiments que la lionne protectrice parce qu'il ne se serait pas attaché préalablement à l'antilope. Il n'aurait pas subit le même processus de déclenchement empathique que sa congénère. Aucun sentiment de compassion ou de culpabilité donc ! Sa programmation génétique de comportement de faim ne sera pas modifiée par d'éventuels sentiments contraires. La loi de la survie l'emporte et c'est la fin de cette belle histoire d'amour. Mais n'oublions surtout pas qu'elle eut un début. Une sorte d'utopie réaliste ?

Frédéric Paulus janvier 2001
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Mots clés : Jean Decéty, Frans de Waal, Antonio Damasio, Patrick Tort, et le terme d'empathie.

 

 

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