Plan du site Aide Abonnement Nous Contacter


Actualité
Editorial
Interviews
Démocratie
Visites virtuelles
Art. Imaginaire
Du côté des labos
Le feuilleton
Manifestations
Biblionet
CD Rom
Echanges
Liens Utiles

 

Accueil > Echanges
Automates Intelligents utilise le logiciel Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront alors définitions, synonymes et expressions constituées de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi d'accéder à la définition du mot dans une autre langue.
 
Archives
Billets/Articles
"Monitoring" de la planète - Les drones
NTIC et combat pour la démocratie
Privatisation de l'espace
War games at Crypto-city

09 Février 2002

Comment devient-on méméticien ?
(Extrait du Cours de mémétique à l'usage des étudiants de première année, en préparation)

par Pascal Jouxtel pjouxtel@ams-conseil.com

Pascal Jouxtel est le créateur de la liste de diffusion française consacrée à la mémétique http://smartgroups.wanadoo.fr/groups/memes-fr . Nous en sommes membres et conseillons à nos lecteurs intéressés par la mémétique de s'y inscrire memes-fr-subscribe@smartgroups.com.
Avec Pascal Jouxtel et ses collaborateurs, précurseurs français en ces domaines, nous avons pensé qu'il convenait de conjuguer nos actions et nos publications pour mieux faire connaître la mémétique, science encore bien ignorée en France. A titre de première coopération, Pascal Jouxtel a accepté que nous publions le texte ci-dessous à sa signature.
Dans Pour la Science de novembre 2000, on trouvera un article de Susan Blackmore  "
Les comportements et les idées copiés par imitation de personne à personne – les mèmes – semblent avoir contraint les gènes humains à faire de nous ce que nous sommes aujourd'hui"
ainsi qu'une discussion et une bibliographie
http://www2.pourlascience.com/numeros/pls-277/art-7.htm
Sur la mémétique, voir aussi le site anglais Journal of memetics http://www.cpm.mmu.ac.uk/jom-emit/ et notre présentation http://www.automatesintelligents.com/visites/2002/jan/memetics.html

MouchePascal Jouxtel est également responsable du site http://www.contagions.com/ où vous trouverez une jolie mouche garantie non charbonneuse JPB/CJ

Vous vous demandez qui a intérêt à faire de vous un méméticien ? Sachez que ceci est le message d'un paradigme qui cherche à se propager. Il nous utilise, vous et moi. Il va donc dans les lignes qui suivent vous flatter, vous appâter, vous donner le sentiment d'être utile au monde, et surtout essayer de paraître clair et logique.

Je me pose la question depuis un moment : à partir de quand cesse-t-on de dire "je suis automaticien, consultant, journaliste, cartographe, sociologue ou simplement honnête homme", pour déclarer solennellement "je suis méméticien" ?

Quelle subtile mutation nous fait extérioriser ce mème sous les traits d'une posture scientifique ?

Aujourd'hui, la mémétique ne s'enseigne pas à la fac sous ce nom, même si l'on voit bien que de la biologie à l'économie, de la cybernétique à la sociologie, de la géopolitique à la psycho cognitive, nombreux sont les travaux qui pourraient très facilement être assemblés comme des briques pour bâtir un nouvel édifice conceptuel. C'est donc bien un libre choix personnel du chercheur que de se déclarer méméticien.

De même dans la vie quotidienne, nombreux sont les "Jourdain" qui font de la mémétique sans le savoir : Ils observent simplement la vie des systèmes, à travers des faits de société, et les commentent. Mais ils donnent l'impression de décrire toujours des phénomènes différents, sans voir les ressemblances fonctionnelles, comme si on redécouvrait successivement le pistil de la fleur de cerisier, puis une autre chose complètement différente et qui n'a rien à voir, le pistil de la fleur de pommier. Cela n'a rien à voir bien sûr, car les pommes ne sont pas des cerises !

Il m'arrive constamment, au café de midi, face à des interlocuteurs au passé scientifique avéré, mais pour qui le concept de mème paraît lointain et abscons, de préparer l'explication par un pivotement accompagné de leur posture mentale, comme si je prenais délicatement leur menton pour orienter leur visage dans une direction nouvelle.

Pour que l'outillage mental de la personne qui pense et observe devienne celui du méméticien, il me semble qu'il lui faut subir au moins deux opérations de réglage. (Je ne sais pas dire aujourd'hui si ces opérations de réglage sont réversibles).

Le premier réglage consiste à 'observer dans une autre bande du spectre', en essayant de discerner le système en mouvement derrière les manifestations physiques. On est un peu comme un satellite qui filme El Niño en rouge dans le pacifique bleu ou un radiologue qui voit le squelette et les organes là où l'œil nu ne verrait que la barrière opaque de la chair.

Les personnes qui s'intéressent à la systémique (fussent-ils matheux purs et durs ou philosophes platoniciens) ont été naturellement les premiers à pratiquer ce décalage. On pourrait nommer cela l'effet Tarzan, par référence au basculement radical vécu par ce héros ignorant de ses origines, lorsqu'il est immergé dans la bulle de monde occidental transportée par les explorateurs. D'un coup, il découvre un univers de sens différent, caché derrière des objets, tels une chaise, un livre ou une fourchette, objets qui, pour le gorille Tarzan des jours précédents, ne pouvaient être que bouts de ferraille, de bois ou de papier(1).

Qu'est-ce qui distingue une maison d'un cube de pierres empilées, un refrain d'une vibration de l'air ou un chef d'entreprise d'un homme ? Qu'est-ce qui distingue une société savante d'un assemblage de 14 individus ?

C'est que des signes observables, dans sa forme ou ses mouvements, révèlent son appartenance au monde "civilisé". Les signes en question (des lignes à angle droit, des notes qui se répètent, un nom reconnu), prennent sens grâce à un code qui est stocké dans notre cerveau(2).

En mémétique, nous cherchons à décrire le fait de civilisation, et non la nature physique des choses. Ce fait observable ne se situe pas dans la même 'bande spectrale'. Il faut donc s'attendre également à ce que ses contours changent radicalement. Lorsqu'on voit un enfant avec un turban et un fusil Kalachnikov, il est clair que dans le registre des systèmes, ce qu'on perçoit possède un tout autre contour.

Allons plus loin : c'est cette aptitude à percevoir dans un autre registre qui nous rend aussi capable, par exemple, de porter attention à ce que l'on appelle des zones de stabilité structurelle(3). Dans une ville animée, on voit des concentrations permanentes de piétons se former à certains endroits, parce que la vue y est jolie, que la station de métro proche est équidistante de plusieurs monuments célèbres, et qu'une fontaine offre un rebord confortable pour s'asseoir. Ce ne sont jamais les mêmes personnes qui y sont présentes, mais la concentration reste. Les commerces qui s'y implantent (fast-food, bistrots, souvenirs) accentuent encore l'effet d'attraction et de rétention des passants. Dans certains cas, cela dure depuis huit siècles.

Certains biologistes sont capables de faire ce glissement, car ils savent la différence entre un être vivant et un paquet d'organes. Mais il leur faut encore effectuer un saut métaphorique pour parler de corps social, de trafic routier ou des gènes d'une organisation. Les mathématiciens en sont capables aussi, car ils savent comment on passe d'une orange à une sphère, puis de la surface à l'équation qui la définit.

Pour passer de l'étude de la nature à celle de la civilisation, un des rôles du méméticien sera de discerner et de décrire des formes homéostatiques dans un champ mental aussi proche et éloigné de la réalité matérielle que la carte l'est du territoire. Par exemple, comment décririez-vous en moins de dix lignes ce qu'on appelle un sport ? Faites l'exercice.

Cela fait-il pour autant de la mémétique un simple relookage de l'histoire, de la systémique et de la sociologie? Un bon journaliste de Monde ou de France Inter serait en mesure d'effectuer les observations dont nous venons de parler. Mais pour prétendre au statut de science, nous ne devons pas nous contenter d'observer ; nous devons pouvoir fournir des hypothèses, des modèles prédictifs, et proposer des protocoles expérimentaux destinés à les valider. Et pour cela, j'ai bien peur que nous ayons absolument besoin de la théorie des réplicateurs, qui est une extension, sûrement contestable, à d'autres territoires que celui de la biologie, de la théorie de l'évolution par variation, sélection et transmission d'un code déterminant la structure et les fonctions du vivant.

L'intuition et l'expérience quotidienne nous laissent entendre que les comportements, les organisations et les artefacts de l'homme se reproduisent par imitation ou par contagion. Nous ne savons pas bien comment, mais quelque chose nous dit que cela doit s'écrire dans le cerveau à un moment de la transmission.

Les méméticiens sont encore aujourd'hui divisés et incertains quant à savoir si la transmission d'une posture ou d'un message se fait par le biais d'un code indépendant de l'individu et des circonstances, et si le processus qui consiste, pour un mème, à influencer le milieu sociobiologique qui l'abrite pour se propager constitue un phénomène apparenté au vivant. Ils sont divisés également sur les limites du territoire des mèmes, et jusqu'à la définition stricte du mot et son usage(4).

Mais il y a une chose sur laquelle ils sont tous d'accord. C'est que pour bien comprendre comment les mèmes fonctionnent, il faut rompre radicalement avec une forme d'anthropocentrisme consistant à toujours voir l'homme comme acteur principal des faits de société.

Voici le deuxième réglage nécessaire à notre appareil scientifique : Il s'agit d'un "retournement" du point de vue. En mémétique, l'acteur principal n'est pas l'homme, c'est le comportement, l'idée, le modèle, l'image, le code, bref, le réplicateur.

Ce changement de point de vue a déjà été initié en biologie évolutionnaire par Richard Dawkins et sa théorie - aujourd'hui pesante comme un dogme - du "gène égoïste". Pourquoi égoïste ? Parce que tout ce qu'il fait, c'est provoquer une modification de son véhicule, dont l'influence, dans un milieu donné, résultera en un nombre plus ou moins grand de copies de lui-même. Si un gène a pour effet de faire dévorer son porteur avant l'âge de procréer parce que celui-ci court moins vite que les autres, l'influence de ce gène va probablement diminuer au fil des générations.

Adopter "le point de vue du réplicateur" (le code qui se fait copier) n'implique nullement qu'on lui prête des intentions ou une volonté ; cela implique seulement que l'on prend comme point de départ du raisonnement un objet qui est le réplicateur et non un sujet qui est l'hôte. L'homme et ses œuvres ne doivent jouer qu'un rôle d'environnement. La fameuse formule de Lynch illustre magnifiquement ce retournement : "la mémétique ne cherche pas comment un homme accumule des idées, mais comment une idée accumule des hommes ".

Le réplicateur n'est pas doué pour autant de volonté au sens ou nous l'entendons, et il faut lutter contre les abus qui nous font dire "le mème essaie de…" ou "le réplicateur oblige son porteur à…"(5).

Ce qui donne cette apparence de stratégie, c'est de retracer a posteriori le cheminement du code qui a survécu, un peu comme on étudierait l'enfance d'une star. On peut vraiment se demander ce qui rendait Norma Jean Baker si différente des autres enfants à l'âge de douze ans ou quel genre d'élève était Karl Marx à l'école.

On peut se demander pourquoi parmi des centaines de solutions différentes pour enterrer plus profondément les graines afin que les oiseaux ne les mangent pas, une lame de fer qui donnait de bons résultats a fini par être imitée, copiée plus ou moins bien avec des erreurs, des innovations et des mélanges, ses variantes triangulaires imitées plus souvent que les autres, et les variantes légèrement recourbées encore davantage.

Des centaines d'autres formes ont peut-être tenté leur chance, mais il n'y avait qu'un nombre fini de champs à labourer, un nombre fini de paysans prêts à donner de leur temps et de leur énergie pour nourrir les mèmes en compétition. Il s'est donc fait des choix, des sélections. Le schéma qui devient dominant n'est pas forcément le "meilleur" à quelque point de vue que ce soit, sauf un : c'est celui qui arrive le mieux à ce faire copier. Des convictions monstrueuses conquièrent parfois des territoires humains entiers, simplement parce qu'elles ont localement et temporairement une plus forte probabilité d'être imitées au détriment des autres(6).

L'avantage des mèmes pour l'expérimentateur, c'est qu'ils se reproduisent, vivent et meurent environ dix mille fois plus vite que les gènes humains ; on peut donc trouver facilement des mesures de leur reproduction(7).

Comme nous l'avons vu plus haut, la ressource limitée qui sert de nourriture aux créatures mémétiques (idées, modèles, produits, comportements) n'est autre que le temps d'attention des hommes, et de façon corollaire, leur énergie physique et leurs richesses, qui à la base sont des denrées interchangeables.

Observer du point de vue du réplicateur, c'est rechercher, dans une transaction entre humains, au sein d'un milieu donné, comment tel code modifie le comportement des acteurs dans leur milieu, de sorte que le code observé se trouve recopié, c'est-à-dire capable d'influencer les comportements d'un milieu plus large ou d'un plus grand nombre d'individus.

Tels sont, me semble-t-il, les deux principaux changements qui doivent se produire afin que tel scientifique ou esprit curieux puisse naturellement dire qu'il étudie la mémétique.

A cette condition, en tant que science naissante, elle peut et doit accueillir des chercheurs de toutes origines, pour s'enrichir de leurs acquis et surtout maintenir son caractère transdisciplinaire. Ainsi, elle maximise ses capacités d'évolution, ainsi que sa compatibilité avec le terrain des disciplines existantes. Ce sont deux gages de sa survie.


(1) Cette illustration n'est que métaphorique, et rien d'autre. Elle ne veut pas dire que les méméticiens soient une espèce supérieure de savants, ni que je dévalorise la perception que le gorille a de son propre monde ou du nôtre. Remonter d'où l'on vient
(2) Il n'est pas nécessaire que la totalité de ce code soit résident dans chaque cerveau. Il me semble qu'une partie est accessible directement sur les murs de la cité, par exemple en ce qui concerne l'usage des lieux, le rôle des institutions, les enseignes, les célébrités, les tendances, etc. Ce mode de stockage rappelle le marquage des intersections utilisé par l'intelligence distribuée des fourmis. Ainsi, lorsque nous voyons une foule de gens sur le trottoir, nous ne lui donnons un sens (stocké en nous) qu'après avoir vu le feu clignotant d'une ambulance, le signe 'arrêt de bus' ou l'enseigne d'un marchand de crêpes. Remonter d'où l'on vient
(3) Il y a de très jolis exemples dans le monde physique. Citons par exemple le célèbre tourbillon dans le torrent, qui reste immobile à proximité d'un rocher pendant de longues minutes, alors que toute l'eau qui le constitue ne cesse de couler à grande vitesse. Modéliser les trajectoires de millions de petites gouttes d'eau théoriques ne permet pas de rendre compte de cette magie pourtant bien visible à l'œil. La flamme d'une bougie est aussi une de ces zones. Edgar Morin l'appelle 'petit moteur primitif, sauvage et nu'. Remonter d'où l'on vient
(4) On dit par exemple qu'une blague ou un refrain à succès est un mème. C'est un abus de langage, comme de dire que le poil aux oreilles est un gène. (C'est plutôt une gêne). Cet abus de langage est à mon sens inacceptable pour quiconque espère utiliser la théorie des réplicateurs afin de produire une mémétique sérieuse, vérifiable expérimentalement. On devrait réserver le mot "mème " au code, et parler de système, de comportement ou de modèle, ou tout autre appellation décrivant plus précisément le phénomène qui se transmet. Le travail le plus intéressant sur le sujet est la classification très embryonnaire de R. Brodie en mèmes "de distinction, de stratégie et d'association ". Rappelons que Brodie est informaticien d'origine. Il a conçu la première version du logiciel Word. Remonter d'où l'on vient
(5) Exercice : Imaginez que vous mettez trente sortes de friandises diverses dans une grande corbeille, et que vous l'offrez à goûter à un groupe d'enfants. Faites cela tous les jours et comptez ce qui reste dans la corbeille. Les variétés qu'ils délaissent, vous ne les achetez plus. Les autres, vous en achetez davantage. Au bout du compte, il ne reste plus que trois ou quatre variétés. Dressez la liste des mèmes qui ont survécu (ex : couleurs vives, sachet individuel, devinettes, petit jouet, etc.) et de ceux qui ont disparu (ex. Protéine animale, goût salé, nécessite un partage, colle aux doigts, etc.). Il n'est bien sûr pas question de dire que le petit œuf en chocolat avec un jouet dedans a remporté un succès par sa propre volonté ? A l'inverse, ce succès est-il uniquement dû au calcul de marketeurs de génie? Remonter d'où l'on vient
(6) Ceci explique comment des idéologies prédatrices et meurtrières arrivent à proliférer un temps, mais cela ne doit pas nous rendre pessimistes. Tant que des mèmes alternatifs demeurent en quelque endroit, infirmes et bâillonnés, les conditions extrêmes provoquées par un excès de généralisation forcée finissent par modifier le terrain de l'évolution, de sorte que la capacité de réplication de mèmes "libérateurs" augmentent. Cela s'est produit en Ex-URSS, et dans l'opinion publique mondiale au sujet des Talibans. Remonter d'où l'on vient
(7) Ce chiffre, très approximatif, résulte d'une hypothèses que je fais, selon laquelle un grand nombre de codes mémétiques stockés en nous trouvent une concrétisation par des actes ou des propos au cours d'une journée, ce qui me fait dire : l'ordre de grandeur d'une 'génération' dans le monde des systèmes de comportements est voisine de un jour. Dans une génération humaine, il y a environ 10.000 jours. C'est vraiment pour fixer les idées. On pourrait creuser plus loin. Il y a des éléphants et des éphémères dans le monde des systèmes aussi. Remonter d'où l'on vient

© Automates Intelligents 2002

 





 

 

 

Qui sommes nous ? Partenaires Abonnement Nous Contacter

© Association Automates Intelligents