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11 Novembre 2002

Couverture du livre "A New Kind of Science", de Stephen WolframANKS : Marketing, autopromotion ou science ?

Commentaire sur A New Kind of Science de Stephen Wolfram
par Jean-Philippe Rennard alife@rennard.org

Jean-Philippe RennardJean-Philippe Rennard, est le créateur du site http://www.rennard.org/alife/ consacré à la vie artificielle.
Il prépare un livre sur la vie artificielle et la complexité, qui sera bientôt publié chez Vuibert, dont nous avons déjà présenté quelques chapitres sur notre site.
Voir aussi notre interview de Jean-Philippe Rennard du 11 mars 2001

Rappelons également notre Dossier consacré à Stephen Wolfram

Au printemps 2002, tous ceux qui s’intéressent aux théories de la complexité, aux automates cellulaires ou à la vie artificielle piaffaient d’impatience. Après plusieurs mois de suspens, d’annonces et de reports, le célèbre Stephen Wolfram publiait enfin l’œuvre de sa vie. Rompant une décennie de silence, le mathématicien  anglo-américain dévoilait enfin le résultat de ses réflexions(1).

L’objet ici n’est pas de traiter du vaste contenu de ce travail, déjà largement commenté par ailleurs (voir notamment le dossier d’Automates Intelligents), je me contenterai de considérer la seule forme, étonnante s’il en est. Stephen Wolfram fut un prodige soutenant son doctorat de physique théorique à l’âge de 20 ans. Parti aux États-Unis, il fut l’un des acteurs du renouveau des automates cellulaires quand, au début des années 1980, il en proposa la première classification(2) et publia plusieurs textes importants(3). Il ébauchait alors le lien, systématisé dans son dernier livre, entre la dynamique de ces constructions graphiques et la réalité physique.

L’environnement universitaire et le mode de publication de ses travaux lui ont rapidement semblé inadaptés à l’ampleur de son œuvre. Il se désolait en effet des difficultés qu’il rencontrait pour convaincre ses collègues d’abandonner les méthodes traditionnelles : «Après un moment, j’ai compris que s’il devait y avoir un progrès essentiel, j’étais celui qui devait l’accomplir. J’ai alors décidé de construire les meilleurs outils et infrastructure qu’il m’était possible et de simplement poursuivre par moi-même, aussi efficacement que possible, les recherches que je  pensais devoir être menées(4) C’est dans ce contexte qu’il a décidé en 1986 de  créer sa propre entreprise (Wolfram Research) et de concevoir le désormais fameux logiciel Mathematica, un outil adapté à ses recherches.

Ce parcours atypique explique probablement la tonalité adoptée par Wolfram dans son livre. En tant que prodige, il a inévitablement développé un intense sentiment de supériorité intellectuelle ; chercheur indépendant, il s’est éloigné de la structure universitaire. Il a pu ainsi se convaincre de l’extrême originalité de ses travaux, au point de poser sa capacité à révolutionner la science dans son ensemble.

Le texte va en effet très loin. Trompée par la puissance des équations linéaires, la science a pensé toucher l’essence du réel. Des systèmes mathématiques d’une complexité croissante ont pu rendre compte de phénomènes eux-mêmes de plus en plus compliqués. Wolfram dit démontrer dans son livre qu’une autre voie est possible, que les mathématiques sont mal adaptées à la réalité. La complexité du réel n’est qu’apparence, les mécanismes fondamentaux qui gouvernent l’Univers sont simples, voire élémentaires. Il propose ainsi une nouvelle façon de faire de la science, en rupture avec la pratique habituelle.

Il est bien connu que la science est conservatrice. Rares sont les jeunes chercheurs qui peuvent démarrer leur carrière par l’hétérodoxie, plus rares encore sont les professionnels reconnus qui sont prêts à accepter de jeter aux orties une grande partie de leur savoir. Wolfram dit en avoir conscience et que le temps sera long avant que ses travaux ne soient acceptés.

Mais alors, pourquoi adopter une démarche si provocatrice ? Pourquoi se présenter comme celui qui sait ? Pourquoi faire montre d’une telle certitude :
«Ainsi, en écrivant ce livre, j’ai choisi d’expliquer simplement et directement (straight-forwardly) l’importance que j’accorde à mes divers résultats. J’aurais peut-être évité quelques critiques en faisant montre de plus de modestie, mais le coût en aurait été une baisse drastique de la clarté(5)». En quoi la modestie «raisonnée» peut elle nuire à la clarté ?

Mais aussi, pourquoi écrire un ouvrage fondamental quasiment sans faire référence dans le corps de l’ouvrage à ses prédécesseurs ou à ceux qui travaillent sur des sujets similaires ? Pourquoi publier un tel livre sans y inclure de bibliographie ? La communauté scientifique accorde une importance fondamentale à la reconnaissance, beaucoup plus encore que ne le soupçonne le grand public. Un travail sera d’autant mieux accepté qu’il s’appuiera nécessairement ou opportunément sur ceux de collègues influents. Wolfram le sait parfaitement, mais en marquant si fortement sa volonté de rupture, il nuit profondément à la diffusion de son message.

Le mode de diffusion commerciale adopté par Wolfram est plus perturbant encore. Après avoir monté sa propre entreprise d’édition, il semble avoir utilisé des méthodes marketing très classiques, s’appuyant probablement sur l’expérience et l’infrastructure acquises avec Wolfram Research. Méthodes largement éprouvées par Microsoft, mais aussi Disney et autre Lucas Art, articulées autour d’annonces très anticipées, de présentations partielles et de reports de sortie. Le résultat est là. A New Kind of Science aurait dépassé les 150.000 exemplaires, chiffre difficilement explicable sur un si court laps de temps, pour un livre dont le niveau d’abstraction suppose au moins une certaine familiarité avec les théories de la complexité.

Le succès étant au rendez-vous, la deuxième salve du plan marketing a pu être tirée avec l’apparition des premiers produits dérivés. Les fans peuvent maintenant acquérir à peu de frais un superbe poster représentant l’ensemble du texte sur fond d’automates cellulaires, texte lisible grâce à de «puissantes lunettes grossissantes» (fournies ?).

De même, si l’on veut tester les fameux «programmes simples» qui sont au cœur de son raisonnement, il est nécessaire d’être l’heureux propriétaire d’une licence de Mathematica. Les velléitaires peuvent toutefois se contenter désormais de A New Kind of Science. Explorer, logiciel récemment sorti des ateliers Wolfram au modeste prix d’introduction de 65 $.

Pourquoi un homme établi, Golden Boy(6) à la tête d’entreprises florissantes a-t-il adopté une telle démarche commerciale ?

L’immodestie de Wolfram est irritante, mais compréhensible, l’homme est en effet peu banal et nul ne met en doute sa puissance créatrice. En revanche, obliger ceux qui voudront comprendre, voire poursuivre ses travaux à passer par une structure commerciale est révélateur de la dérive contemporaine d’une certaine science. De grandes revues augmentent le prix de leur abonnement de manière irréelle (on peut dépasser la centaine de milliers de francs par an dans certains cas) obligeant les universités à multiplier les choix difficiles. L’accès aux résultats du décodage du génome humain n’est pas libre. Des gènes, y compris humains, sont brevetés ou risquent de l’être bientôt. Un système aussi évident que le «1-Click» qui permet de passer une commande en ligne en «un seul click de souris» appartient à Amazon. Plus surréaliste encore, on se souvient de la tentative récente de British Telecom de taxer l’utilisation des liens hypertexte ! En participant à ce mouvement, Wolfram jette immanquablement une ombre sur une œuvre qu’il veut fondamentale.

Ceci est d’autant plus dommageable que, comme beaucoup de ceux qui portent un intérêt aux automates cellulaires, je suis convaincu de la valeur de ces outils et persuadé du fait que le livre de Wolfram est d’un intérêt essentiel. Alors, pourquoi ?


(1) Le Monde, 14/5/02
(2) Wolfram S., A New Kind of Science, Wolfram Media, 2002 (ANKS)
(3) Wolfram S., "Universality and Complexity in Cellular Automata", Physica D, 10, 1984, pp. 1-35
(4) Ces textes sont en ligne sur : http://www.stephenwolfram.com/publications/articles/ca/
(5) ANKS, p. 20.
(6) ANKS, p. 849.


© Automates Intelligents 2002

 





 

 

 

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