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20 Avril 2002

L'abyssal aveuglement des politiciens

par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin

En cette période d’élections politiques en France, censées fixer le cap pendant cinq années qui seront déterminantes face aux décisions à prendre en matière de protection de l’environnement terrestre et de survie de l’humanité, force est de constater qu’aucune des questions relatives à ces décisions n'a été abordée. Cet aveuglement des politiciens n’est pas propre à la France. Il se retrouve dans le monde entier, ce qui peut faire craindre que le scénario le plus noir devienne prochainement irréversible.

Faut-il parler de catastrophe annoncée ? Lors de l’émission d’Alain Finkielkraut, Répliques (France Culture, 20 avril 2002) les invités Jean-Pierre Dupuy et Catherine Larrère ont parlé sans ambiguïté : une catastrophe mondiale menace l’humanité à courte échéance, peut-être d'ici une cinquantaine d’années seulement. Elle résultera de la conjonction de deux facteurs complémentaires :
- d'une part la destruction des équilibres bio-climatiques découlant du processus de consommation-gaspillage impossible à stopper dont l’Occident s’est fait le principal agent
- d'autre part, la révolte violente des populations du Tiers-monde découvrant qu’elles seront les premières victimes de ce processus.
Ces deux philosophes ont également déploré l’inadéquation des prises de conscience politiques vis-à-vis de ce risque majeur. Mais là où Catherine Larrère plaçait quelque espoir dans une évolution des opinions grâce à la discussion «citoyenne» des changements de comportement à adopter, Jean-Pierre Dupuy était pour sa part pessimiste.

Arrêter la course à l’abîme supposerait dès maintenant des mesures politiques draconiennes. Or les hommes politiques en semblent incapables, d’abord par manque de formation scientifique mais aussi parce que le système politique, même dans les pays démocratiques, ne permet pas l’émergence de questions intéressant l’avenir à long terme de l’humanité toute entière. Questions considérée du ressort de la philosophie ou de la religion, qui ne peuvent désormais apporter de réponses opératoires en raison de la complexité des causes et des effets à prendre en considération. La science disposerait de telles réponses, au moins partielles. Mais qui écoute vraiment ce qu'elle peut nous dire ?

Depuis la création de notre magazine, soit bientôt dix-huit mois, nous avons été progressivement conduits à corroborer ce diagnostic pessimiste. Comme nos lecteurs l’ont constaté, nous avons recensé les travaux des meilleurs scientifiques du temps présent, notamment dans notre rubrique "Biblionet". Tous ne disent pas évidemment la même chose, mais de leurs voix conjuguées se dégagent une conclusion assez terrifiante : avec la science et la connaissance apportée, l’homme d’aujourd’hui soupçonne de plus en plus qu’il est soumis à l’évolution de super-processus ou de super-organismes «égoïstes», c’est-à-dire qui n’ont en rien la survie de l'humanité comme finalité. Il commence à se rendre compte également que si dans certaines marges étroites, il est devenu capable de prendre conscience des mesures permettant à l’espèce d’échapper aux plus destructeurs pour elle de ces déterminismes, il reste incapable dans l’ensemble de prendre les décisions collectives ou individuelles permettant la mise en œuvre effective de telles mesures.

Ceci est d’autant plus affligeant que ce sont finalement aujourd’hui les super-processus ou les super-organismes dont les hommes sont les agents qui vont les détruire, si rien n’est fait. Le risque d’une collision catastrophique avec un astéroïde de grande taille, bien que statistiquement certain, demeure lointain. Il en est de même d’autres risques purement naturels. L’effet de serre provoqué par la poursuite de nos activités est au contraire à la fois proche et certain (avec une probabilité statistique très grande). Quoi qu’en disent ceux qui, pour préserver leur confort immédiat, ne veulent pas écouter les experts en faisant valoir les erreurs possibles de la prévision scientifique, la catastrophe est pour demain, avec des conséquences désastreuses incalculables.

Plus près de nous encore sans doute est ce que Howard Bloom appelle le «Principe de Lucifer», le principe de destruction suicidaire dirigé contre les autres et contre nous mêmes, dans l’objectif de nous maintenir au sommet de l’échelle des hiérarchies de domination, quand nous y sommes, et dans celui d’y accéder, quand nous n’y sommes pas. La science sait maintenant à peu près de quoi il s’agit : une programmation génétique permettant d’assurer au sein d’une espèce le succès reproductif des individus les plus efficaces (le «pecking order»). Cette programmation a eu sans doute un rôle utile dans l’évolution de l’humanité, puisqu’elle a survécu jusqu'à nos jours avec les pouvoirs contraignants qu’on lui connaît. Mais aujourd’hui elle nous conduit à la catastrophe, du fait que la lutte pour la domination s’exprime dorénavant par la mise en œuvre de technologies de destruction massive à la portée de tous. Si l’humanité était capable de la moindre rationalité dans la gestion de sa propre évolution, elle devrait conjuguer toutes ses forces pour neutraliser les déterminants épigénétiques du pecking order, plutôt que continuer à céder avec ivresse à leurs injonctions.

Mais qu’espérer de l’avenir, encore une fois, puisque les politiques, censés être avec la détention du «langage afficheur» les guides d’une humanité en errance, sont incapables de seulement évoquer ces catastrophes annoncées, d’en faire des "scénarios de l’inacceptable" devant lesquels il faudrait mobiliser toutes les ressources de la gouvernance mondiale. Certains se tourneront à nouveau vers les philosophies et les religions, mais on peut craindre que celles-ci, refusant l’éclairage de la science, restent les premières à dresser les sociétés humaines les unes contre les autres, au nom comme le montre fort bien Howard Bloom, d’un combat pour la dominance qui a toujours été leur ressort profond.

Quant aux scientifiques, ils ont pour la plupart, pénétrés de leurs insuffisances, renoncé à se faire entendre. Pour un Jean-Pierre Changeux encore convaincu que si vérité il y a elle ne peut-être que scientifique, combien préfèrent s’enfermer dans leurs disciplines et renoncer à formuler les moindres prévisions ou propositions pour le futur de l’humanité.


Pour en savoir plus
Participants à l'émission Répliques du 20 avril 2002 (thème : "Du bon usage de la peur"), France Culture:
Jean-Pierre Dupuy, philosophe, Centre de Recherche en Épistémologie Appliquée (CREA), École Polytechnique, 1 rue Descartes, 70005 Paris (http://www.crea.polytechnique.fr), auteur notamment de «Pour un catastrophisme éclairé - Quand l'impossible est certain» (Seuil, 2002).
Catherine Larrère, professeur à l’université Michel Montaigne, Bordeaux 3 (http://www.ehess.fr/centres/koyre/personnes/enseignants/larrerec.htm), auteur notamment des ouvrage «Philosophies de l’environnement» (PUF, Paris, 1997) et «Du Bon Usage de la nature» (Aubier, Paris, 1997)


© Automates Intelligents 2002

 





 

 

 

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