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6 Décembre 2001

La fascination technologique : l'économie d'une science et d'un questionnement

par Alain Cardon

Informatique et calculable
Aujourd'hui, toute science a un domaine bien précis. Ce domaine, pour être compris comme champ d'étude scientifique, doit être théorisé. On fait correspondre aux événements et aux choses de la nature qui se passent dans ce domaine un discours rigoureux, valide, partageable par une communauté et où la notion de preuve opère bien. Aux phénomènes du réel, visibles pour l'homme, aux faits qu'il remarque, le scientifique fait correspondre un discours validable, utilisant le raisonnement sur des faits avérés. Il obtient ainsi un vaste corpus d'énoncés qui forment la connaissance scientifique sur le domaine. Il peut alors prédire les phénomènes et dominer les événements de son monde. Dans les domaines investis par la science, l'homme tend clairement à la maîtrise des événements.

La technique, elle, peut être comprise comme une forme primaire d'instrumentalisation de procédés, qui naît d'un "besoin spontané d'action effective" de l'homme [René. Thom, in Apologie du Logos, Hachette, 1990]. Dans le cas d'une technologie existante, une science peut se fonder à partir de celle-ci, en adoptant une posture disciplinaire. Elle est alors démarche de connaissance dans le champ que la technique a ouvert. C'est une démarche théorisée, qui nécessite la confrontation à l'opinion de tous les siens dont elle requiert le consensus. Elle est toujours bien ancrée dans l'imaginaire nécessaire de l'être de l'homme, qui la déploie en y pratiquant ses recherches. D'une autre façon, une technologie peut se former par dérivation d'une science existante. Il existe dans ce cas un savoir qui a été théorisé et qu'on place en situation d'utilité sociale systématique pour répondre à des besoins strictement économiques. La technologie est application, par essence. Technique, science, technologie : distinctions ontologiques de catégories bien différentes mais intimement liées.

L'informatique s'occupe de ce qui est calculable, de ce qui peut être calculé effectivement, pas à pas, sur une quelconque machine à états. En 1936, Allan Turing définissait une machine théorique, structurellement très simple, munie d'un jeu d'instructions vraiment élémentaires et capable cependant de calculer toute fonction sur les entiers, absolument toute fonction, comme une suite d'instructions. Il définissait ainsi une science, la science du calculable, qui s'intéressait à la façon et aux modalités du calcul effectif, c'est-à-dire produisant la valeur de n'importe quelle fonction mathématique sur des entiers ou des symboles et ayant une forme d'écriture cohérente.

La machine de Turing, objet théorique, a été interprétée et réifiée pour produire l'ordinateur, formidable outil de calcul. L'ordinateur revêt aujourd'hui de multiples formes, allant du PC ultra-miniaturisé à des machines massivement parallèles distribuées par grappes. Et il est l'hôte de multiples systèmes permettant son usage, allant d'innombrables logiciels applicatifs à une multitude de langages de programmation.

Mais on a aujourd'hui tendance à oublier l'origine abstraite de l'informatique, pour s'intéresser à l'objet qui permet les calculs, à cet objet qui produit si vite de si belles choses visibles sur les écrans, qui permet la constitution, la distribution et l'archivage des informations dont le monde à, semble-t-il, tellement besoin.

L'enjeu
L'enjeu, en fait, n'est plus l'étude de la calculabilité au sens de la machine de Turing. Evidemment, il reste dans ce domaine beaucoup à faire pour accélérer les calculs, pour permettre la réalisation rapide de ce qui prend encore des temps d'exécution prohibitifs. Mais la question centrale, la question scientifique, est ailleurs : peut-on rendre calculable l'esprit de l'homme ? En d'autres termes, peut-on engager des machines à penser ?

La question de la pensée artificielle est d'un autre ordre que la calculabilité au sens de Turing. Pour penser, il faut être son corps qui pense quelque chose de son monde, et la machine de Turing, ni l'ordinateur, n'ont de corps ni ne pensent. Pour penser, il faut être engagé à penser par un besoin, par une tendance qui est celle du vivant se mettant par nécessité en situation, en posture de vie dans son monde. L'ordinateur, ou un programme tournant sur un ordinateur, n'a aucune raison à s'activer de lui-même. Pour penser, il faut penser à quelque chose, nécessairement à quelque chose, et cette chose pensée est, pour celui qui la pense, dotée de signification. Ni l'ordinateur, ni la machine de Turing ne peuvent donner de la signification à leurs calculs qui, au niveau de l'exécution d'instructions, n'en ont d'ailleurs aucune. Et puis penser, c'est nécessairement éprouver des émotions, des sensations, des sentiments, éprouver du plaisir à parler en usant des mots d'une langue. C'est interroger le monde et soi-même, questionner en exprimant des interrogations à propos de ce qui est ressenti et pensable. C'est s'ouvrir sur le monde, c'est lui donner sens, lui qui, s'il n'est pas pensé, n'en a peut-être aucun.

Peut-on amener une machine à penser ? La réponse est très certainement oui!

Mais il faut bien s'entendre sur ce qu'est "penser" et sur ce qu'est une "machine". Ceci implique de dépasser le modèle de Turing, en ne l'utilisant plus que localement, de construire un corps artificiel en même temps qu'un esprit qui l'exprime par toutes ses parties. Ceci implique d'édifier un nouveau modèle de calculable, qui se calcule effectivement sur des grappes de machines et qui produit des formes faisant sens pour la "machine" qui les produit. Il faut savoir générer des "formes de sens" qui sont comme telles appréhendables par un système autonome, qui à la fois les génère et les utilise pour en générer d'autres. Ces formes, enfin, doivent avoir de la signification pour le système qui les a générées et pour le monde alentour qu'elles expriment.

La science a investi tous les objets de la nature, tout ce qui est réel, tout ce qui existe ici et ailleurs, mais à l'exclusion de l'esprit de l'homme. Car les scientifiques ne sont que des hommes, les héritiers directs de ceux qui séparaient radicalement le corps de l'esprit et qui s'attachaient à considérer sans cesse l'existence impalpable de l'âme. L'homme semble avoir une position absolue et définitive quant à son esprit : il le considère comme doué de propriétés quasi-surnaturelles. Il a découvert Dieu et il dit communiquer avec lui, par sa pensée qu'il croit faite pour. Toujours, il mêle ce à quoi il pense et exprime dans sa langue avec ce qui produit ses pensées, très physiquement, dans son cerveau.

Dans ce cas, alors, il ne sera pas facile de le faire s'engager sur la voie des machines pensantes, car il y perdrait, effectivement et définitivement, cette âme dont il est habité.

L'évitement de la question centrale
Alors, réfugié en lui-même dans son esprit qui pense si loin, ayant mis le monde en coupe réglée en planifiant la nature, en industrialisant tout ce qui était sauvage, l'homme règne en maître, en maître absolu, sur sa petite planète. Il s'y nourrit, en absorbant les autres animaux qu'il a domestiqués et en cultivant l'espace qu'il a asservi. Il y développe ses civilisations de manière tumultueuse, ayant inventé la guerre qu'il pratique intensément, car il manque définitivement d'humilité. Il se pense si exceptionnel dans l'évolution du vivant, il se croit sans-doute le sommet de cette évolution, qu'il ne pense pas souvent à sa réelle situation, simple, précaire : dès que né, l'homme commence à mourir. Et il voit filer le temps qu'il n'arrêtera pas, qu'il remplit de mouvements incessants, mais qui coule entre ses pensées. Et cela, toujours, dans tous les cas, il l'a refusé. Il a construit des cités, engendré des civilisations pour abolir cette finitude insupportable qui le réduit à n'être qu'un petit morceau de vivant, pendant un temps très court, à la surface de sa planète.

La question centrale de l'homme, celle qu'il semble fuir mais qui le dévore quand il la fuit, est l'angoisse de la mort. Par peur, il évacue à la fois la question et la mort elle-même, si discrète en occident qu'on ne la voit plus. Et des machines qui pensent n'auront ni la même vie ni surtout la même mort. Elles seront une incarnation dans de multiples corps artificiels et auront par cela, quelque chose d'infiniment étendu et de presque immortel. Elles seront d'un autre ordre que leurs constructeurs : elles seront plus vastes spatialement, temporellement et organisationnellement.

La vie qui va
L'homme occidental s'intéresse surtout pour l'instant aux machines qui effectuent des calculs, qui pilotent des automates, qui le servent, partout et tout le temps, dans son déval technologique. Il envisage de peupler la terre entière de ces machines communicantes, faiblement autonomes mais très efficaces dans la production de biens et toujours à son service. Il questionne sur la faisabilité des systèmes, sur leur usage et leur diffusion selon les lois du marché, sur la mixité de la société des hommes et de celle des machines réactives. Il ne questionne toujours pas sur sa raison d'être, à lui, ici et maintenant, sur sa place et sur celle de l'autre comme lui-même, dans ce petit intervalle temporel où il émerge, une fois, une seule, et pour toujours.

Pour en savoir plus
Livre : Conscience artificielle et systèmes adaptatifs, Alain Cardon, Eyrolles, décembre 1999
Interview d'Alain Cardon (avril 2001)

© Automates Intelligents 2001

 





 

 

 

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